carte XV LE DIABLE (sommaire) [#]

pour illustrer les PERSONNAGES ENCHAINES de la carte "XV LE DIABLE" ...

Marcelle AUCLAIR : "A la Grâce de Dieu" Editions du Seuil (1973)
[extrait pp 43-45] /////////////////////////////////////////////////////////////////

MisPinturas_35Zapallar [Chili], où nous passions l'été, se révéla l'un des hauts lieux du spiritisme. Certains de mes amis, chez qui la table de poker voisinait avec les guéridons valseurs, n'auraient pas remué un doigt sans consulter les esprits.

Ce genre d'asservissement ne m'intéressa guère. Mais lorsqu'une très jeune femme, intelligente, sensible, nous proposa, à ma mère et à moi, de nous initier au yoga tibétain sous la houlette d'une "yogi" nord-américaine, nous acceptâmes. Il y aurait là vingt disciples triés sur le volet, le critère de choix étant l'appétit de connaissance et la discrétion : "Il sied de tenir cachés les secrets du Roi ..."

A peine avions-nous une lointaine idée du yoga tout court; du yoga tibétain, pas la moindre. Il n'était que plus urgent de nous en instruire.

Ma mère commença le processus de notre mutuelle ascension par une visite à la banque : notre "gourou" exigeait de chaque assistant un dollar or par séance... Pas des billets, des pièces : "l'or seul n'est pas impur". Il ne s'agissait pas de payer cette dame, oh non ! l'insigne faveur de recevoir son enseignement était sans prix, mais de débuter dans la voie de l'illumination par un acte de détachement des dollars de ce monde.

Les séances eurent lieu chez Marta. Les murs de verre de son salon donnaient sur les jardins où par amour de la pureté elle ne cultivait que des fleurs blanches; Arturo, son mari, poussait la compréhension au point d'être blanc de barbe et de cheveux à quarante ans.

Nous arrivions en catimini à onze heures du soir.
Le premier geste des adeptes était de déposer leur pièce d'or sur la table derrière laquelle trônait l'Américaine. Le second, de s'asseoir en demi-cercle, une écharpe blanche croisée sur le plexus solaire.

Mrs Y. avait les cheveux écossais, c'est-à-dire que mal teints, ils passaient du gris au jaune et du jaune au rougeâtre. Face lunaire aux joues enfarinées; bouche en ouverture de tire-lire, et peinte. Elle parlait l'espagnol avec un fort accent, d'une voix blanche, mais soudain mielleuse, cauteleuse, enjôleuse, caractéristique de ceux qui se sont fait de la flatterie un métier.

De moins candides que nous se seraient méfiés, mais nous étions éperdus de bonne volonté.
D'un coup de sonnette - une petite sonnette en bronze don du dalaï-lama, disait-elle - Mrs Y. marquait le début de la cérémonie. Sept coups de gong suivaient, tandis que la lumière baissait progressivement. Alors, les vingt disciples se prenaient par la main : par cette chaîne allait circuler le courant magnétique.

D'autant plus magnétique qu'il y avait là quelques filles sexuellement très aimantées et trois ou quatre garçons qui avaient sur le magnétisme (animal) des notions simples, mais efficaces.

L'un d'eux, Carlos, escogriffe aux yeux glauques, pressait la main de la maîtresse de maison d'autant plus magnétiquement que son mari préférait de beaucoup le bar du Grand Hôtel à l'initiation yogi.

Ainsi enchaînés, notre gourou nous faisait chanter les syllabes sacrées, "Aaaa...ououou...oummm", ce qui était pour le moins prématuré dans notre cas.

Elle voyait notre "aura", cette dame; son grand jeu était de décrire les modifications, la sublimation, des couleurs émanées de chacun de nous. Le rêve était d'atteindre à une luminosité d'éclatante blancheur. Elle ne nous en donnait, certes, pas les moyens. Nous lui obéissions pourtant de notre mieux.

Notre ignorance, jointe à tant de ferveur, aurait dû lui faire honte.

Loin de là...

Une nuit, la séance terminée, alors que nous respirions l'air de la mer en nous promenant dans le jardin au clair de lune, je la surpris qui disait à Marta :

- Votre aura s'harmonise avec celle de Carlos extraordinairement ... Ex-tra-or-di-nai-re-ment ...

La fausse yogi était une vraie maquerelle.

 

 

Je dois à Mrs Y. d'avoir appris à me méfier des marchands de Paradis.

Certaines rencontres ne sont pas sans danger, quand le sens de l'humour fait défaut. L'humour évite de s'abandonner à l'influence - on peut parfois dire à l'envoûtement - qu'un "maître", dans certains cas, exerce sur les natures faibles ou anxieuses.

En toutes circonstances, rester lucide.

Chose bonne à savoir, dès le jeune âge

[fin de l'extrait] ///////////////////////////////////////////////////////////////////
Autres citations de Marcelle AUCLAIR (1899-1983) dans le blog :
[#] "Dans la clôture des carmels d'Espagne" (carte II La Papesse)
[#] "Ne vous rongez pas" (carte XII Le Pendu) - extrait du Livre du Bonheur (1959)

Témoignages autobiographiques cités dans le blog :
Marcelle AUCLAIR (1899-1983), écrivain [#][#] - SOEUR EMMANUELLE (1908-2008)
[#] - André FROSSARD (1915-1995), journaliste [#] - Jacques LANZMANN, écrivain [#] - Wangari MAATHAÏ (1940-2011), scientifique [#] - Ste THERESE D'AVILA (1515-1582) [#] - André VESALE (1514-1564), anatomiste [#] 

 

L  I  E  N  S 

Illustration :
"Zapallar", tableau de Carlos Camus (né en 1940) : www.camusartist.googlepages.com

L'AUTEUR : Marcelle AUCLAIR (1899-1983)
son interview à "Apostrophes" : www.ina.fr/art-et-culture/litterature/video/CPB78050881/ca-ne-sort-pas-de-la-famille.fr.html
citations : www.mots-auteurs.fr/auteurs_citations/marcelle-auclair.html
autobiographie synthétisée :
www.pagesfeuilletees.free.fr/chroniques/MAuclair.htm