Voici un texte sur le dessin anatomique (i.e. le dessin de SQUELETTE) et la dissection. Dans les jeux de tarot, cela fait bien sûr penser à la carte n°13 (non dénommée, mais numérotée XIII, ou bien dénommée "arcane sans nom" ou "la mort"). Par ailleurs, quelques références éparses dans le texte (pendu, peste, dessin...) pourront évoquer d'autres visuels des tarots, le Pendu [#] ou le Mat [#] par exemple.

carte de tarot XIII [#]
voir aussi : récolte de cadavre par Vésale [#], dissection [#], les vanités [#]

Daniel J. BOORSTIN, Les découvreurs (The discoverers)
"D'Hérodote à Copernic, de Christophe Colomb à Einstein, l'aventure de ces hommes qui inventèrent le monde" Editions Robert Laffont, Coll. Bouquins (1986) -  Ed. origin. New York 1983
Dixième partie : l'intérieur du corps [Extraits pp. 330-348]///////////////////////////////////

 

Vesalius_Fabrica_portraitAndré Vesale (1514-1564), qui n'était pas un génie universel, ne se laissa pas détourner de son principal sujet d'étude. Il naquit à Bruxelles, à l'ombre des remparts et à portée de vue de la colline où les condamnés à mort étaient torturés et exécutés. Enfant, il dut voir souvent les corps qui restaient là, pendus, jusqu'à ce que les oiseaux les aient nettoyés. Son père était apothicaire de Charles Quint et sa famille était bien connue du milieu médical.

A l'inverse de Paracelse, il reçut la meilleure formation médicale existant à son époque. Il s'inscrivit à l'université de Louvain en 1530, puis continua ses études à l'Université de Paris, sous le professorat de Sylvius (Jacques Dubois), adepte bien connu de Gallien. Quand la guerre éclata entre la France et le Saint Empire romain germanique, Vésale, étranger et appartenant au camp ennemi, fut contraint de quitter Paris. A son retour à Louvain, il fut reçu bachelier en médecine, en 1537, puis il se rendit à Padoue où se trouvait l'école de médecine considérée comme la meilleure d'Europe. Là, après s'être soumis à un examen qui dura deux jours, il reçut le titre de Docteur en Médecine magna cum laude. Il devait être parfaitement au fait de l'enseignement traditionnel pour recevoir à vingt quatre ans, et deux jours seulement après avoir passé ses examens, la chaire de chirurgie et d'anatomie à l'université.

A partir du moment où Vésale commença son enseignement, il donna à la chirurgie et à l'anatomie un sens nouveau. En effet, il ne considéra plus comme sa tâche principale d'interpréter les textes de Galien [Claude Galien, médecin grec du IIe siècle]. Tout en pratiquant, comme on l'attendait de lui, des dissections ou "anatomies" (du grec anatemnein, "couper en morceaux, disséquer"), il rompit avec la tradition. A l'inverse des professeurs qui l'avaient précédé, Vésale ne se borna pas à siéger dans sa chaire, pendant qu'un chirurgien-barbier retirait les organes du cadavre de ses mains couvertes de sang. Vésale, au contraire, manipulait le corps et disséquait les organes lui-même.

Pour aider ses étudiants, il mit au point de nouvelles méthodes destinées à faciliter l'enseignement - en l'occurrence quatretabula5 grandes planches anatomiques, assez détaillées pour montrer à l'étudiant la conformation du corps quand il n'y avait pas de cadavre à disséquer. Chaque partie du corps y était désignée par son nom exact. Un glossaire et un index y étaient joints, donnant même les noms en grec, en latin, en arabe et en hébreu. Utiliser ces planches était en soi une grande nouveauté. Les dessins anatomiques avaient été rares en Europe pendant le Moyen-Age. Au XVIe siècle, quand on redécouvrit les textes de Galien, scrupuleusement édités, retraduits et imprimés, ils n'étaient toujours pas accompagnés de dessins anatomiques. Quelques-uns parmi les professeurs les plus en vue, y compris Sylvius, le maître respecté de Vésale, s'opposaient en fait à l'utilisation de dessins et de schémas. Les étudiants n'avaient qu'à lire le texte authentique !

Les Six Planches anatomiques de Vésale (Tabulae Anatomicae Sex, Venise, 1538) constituèrent le premier effort réalisé pour donner une représentation visuelle complète de l'enseignement de Galien. Si la presse à imprimer n'avait pas existé, Vésale n'aurait peut-être pas été tenté de publier les planches qu'il avait préparées pour ses étudiants. Mais après qu'une de ces planches eut été plagiée et alors qu'on pouvait craindre que les autres ne le fussent, Vésale les fit toutes publier.

Trois d'entre elles étaient la reproduction d'un squelette par un élève hollandais du Titien, Johann Stefan von Kalkar (Giovanni di Calcare), dessins exécutés "sous les trois angles classiques" familiers aux élèves des beaux-arts au Moyen-Age. Les trois autres planches étaient entièrement originales dans leur conception : il s'agissait de dessins des veines, des artères, et du système nerveux réalisées par Vésale lui-même.

Leur nouveauté résidait moins dans ce qu'elles montraient que dans la façon de les montrer. Et c'est avec ces "planches" que Vésale invente la méthode du dessin en anatomie. Aujourd'hui, il peut paraître un peu surprenant qu'un apport aussi évident à l'enseignement ait jamais eu besoin d'être inventé. Mais à y bien songer, ce n'est pas tellement surprenant. Pendant des siècles, alors même que la formation des médecins, dans les meilleures écoles d'Europe, avait comporté un peu d'anatomie, les occasions de voir l'intérieur du corps avaient été fort rares.(...)

 

*  *  *

Il restait à Vésale beaucoup de chemin à parcourir, car ses planches, se référant à Galien, refaisaient subrepticement le même saut de l'anatomie animale à l'anatomie humaine.

pp. 335-336

[Or] la plupart des choses que Galien (ca 130-200) écrivait, il ne les avait jamais vues ! La grande autorité en matière d'anatomie humaine, celui dont l'oeuvre fut tenue pour parole d'évangile durant quinze siècles, avait-il sans doute pratiqué lui-même des observations sur le corps humain, mais il n'avait jamais disséqué de cadavre. Selon ses propres dires, il n'eut qu'à deux reprises l'occasion d'étudier la structure osseuse complète du corps humain. Une première fois, il put examiner un squelette dépouillé de sa chair par des oiseaux de proie; la seconde fois, il s'agissait d'un squelette qui avait été complètement nettoyé par les eaux d'une rivière. (...) Etant donné qu'à cette époque le droit romain interdisait la dissection du corps humain, Galien avait effectué toutes ses observations sur des singes pour l'anatomie externe, et sur des porcs pour l'anatomie interne. Puis il extrapola le résultat de ses découvertes à l'anatomie humaine. Dans ses oeuvres majeures où il se propose de décrire l'anatomie humaine, il assumait tacitement que ce qu'il avait trouvé chez "ceux des autres animaux qui ressemblaient de très près à l'homme" se retrouvait chez l'homme. Des générations de médecins qui puisèrent chez Galien leurs connaissances anatomiques acceptèrent sans objection, et même avec enthousiasme, ce défaut fondamental des sujets observés par Galien.

------> suite dans article intitulé "dissection" [#]

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pp. 344-345

En puisant dans l'oeuvre de Galien la matière de son enseignement, Vésale avait rencontré tellement de cas où les descriptions de Galien ne correspondaient pas à ce que l'on trouvait dans le corps humain qu'il comprit vite que l'anatomie prétendûment "humaine" de Galien n'était en réalité qu'un ensemble de considérations sur les animaux en général. En 1539, Vésale indique comme une révélation qu'il "s'interroge très sérieusement sur la possibilité de vérifier ses hypothèses au moyen de la dissection anatomique". C'est alors qu'il décide d'écrire un nouveau traité complet d'anatomie, entièrement fondé sur ses propres observations du corps humain. Lors d'une leçon d'anatomie faite publiquement à Bologne en 1540, Vésale avait comparé deux squelettes, - celui d'un homme et celui d'un singe - pour montrer que l'appendice décrit par Galien, qui s'étendrait de la colonne vertébrale à la hanche, ne se trouvait que chez le singe. Cette erreur lui parut tellement significative qu'il la cita tout spécialement en exemple dans sa Fabrique du corps humain. Pendant ses leçons d'anatomie, Vésale exhortait ses étudiants à regarder, à palper et à se faire une opinion par eux-mêmes. A ceux qui lui demandaient si la pulsation des artères suivait vraiment les battements du coeur, Vésale répliquait : "Je ne donnerai pas mon opinion. Je vous invite à en faire le constat sur vous-même avec vos propres mains, en vous fiant à elles."

anatomieSa carrière d'anatomiste trouva son aboutissement dans le livre qui, circulant dans toute l'Europe, lui apporta la gloire. La Fabrique [structure] du Corps Humain (De Humani Corporis Fabrica) de Vésale, couramment appelée la Fabrica, volume in-folio de 663 pages magnifiquement imprimé, parut en août 1543, l'année même du De revolutionibus de Copernic.

Appelé à être à l'anatomie ce que l'ouvrage de Copernic serait à l'astronomie, il pourrait être considéré à juste titre comme l'oeuvre d'une vie. Or Vésale le termina alors qu'il avait entre vingt-six et vingt-huit ans. Comme il était décidé à montrer uniquement et dans le plus grand détail ce qu'il avait vérifié lui-même, de ses propres yeux et de ses propres mains, il était conscient du fait que la valeur scientifique de son ouvrage dépendrait de la qualité des illustrations. C'est pourquoi il rechercha les meilleurs artistes, qui réalisèrent ensuite les dessins selon ses instructions. Il engagea les meilleurs graveurs sur bois de Venise pour travailler à ses reproductions. Dessinant aussi avec talent, il réalisa lui-même quelques-unes des illustrations. Les autres sont l'oeuvre d'artistes de l'école du Titien, et probablement du même Johan Stefan von Kalkar qui avait exécuté les dessins des six planches anatomiques. (...)

Le moment était favorable pour qu'un Vésale vienne libérer l'anatomie de ses entraves littéraires. Avec les artistes de la Renaissance, comme Léonard de Vinci, un réalisme nouveau s'annonçait sur les murs des palais et des églises. (...) Il n'existe aucune preuve certaine que Vésale ait jamais vu le moindre dessin de Léonard de Vinci. Les nouvelles techniques de la perspective permettaient désormais à tous les artistes de talent de représenter le même modèle.

pp. 346-348

Choisir pour son livre l'imprimeur qui convenait était décisif, et Vésale en avait conscience. Il aurait pu sembler naturel qu'un professeur de Padoue, ville qui appartenait à la riche république de Venise, fasse imprimer son ouvrage dans la cité des doges. "Reine de l'Adriatique", Venise, dès la naissance de l'imprimerie, en avait été un des hauts lieux et avait compté de grands imprimeurs. Au début du XVIe siècle, le métier d'imprimeur avait déjà atteint un suprême degré de perfection avec les élégantes publications d'Alde Manuce. Mais, autour de 1540, (...) la qualité de l'imprimerie à Venise était en déclin. Le passage par les défilés alpins escarpés et glissants présentait des risques évidents, mais, pour assurer à sa Fabrica une impression de bonne qualité, le scrupuleux Vésale choisit néanmoins de faire franchir les montagnes à son pesant manuscrit et aux nombreux bois gravés nécessaires à son illustration, en les envoyant à Bâle chez Oporinus. Il n'allait pas être déçu.

Vésale avait de bonnes raisons d'avoir confiance en son "très cher ami Oporinus". Johannès Herbst Oporinus, fils d'un artiste, avait travaillé dans la célèbre imprimerie de Froben et avait également enseigné le latin et le grec. A Bâle, étant à la fois étudiant et secrétaire du terrible Paracelse, il avait accompagné celui-ci pendant une brève période pendant ses errances prophétiques. Il avait même osé publier la traduction latine du Coran par Théodore [Buchmann] Bibliander, ce pourquoi il avait passé un certain temps en prison. Or il était tellement certain de pouvoir se plier aux critères si exigeants de Vésale qu'il n'hésita pas à imprimer au début du livre les instructions de Vésale à l'éditeur, afin que le lecteur puisse en juger par lui-même. Vésale en personne s'était rendu à Bâle pour surveiller la publication. (...)

vesdi05Le titre de Vésale De Humani Corporis Fabrica laisse entendre qu'il s'intéresse à la fois à la structure (par analogie avec le mot anglais "fabric", structure) et au fonctionnement du corps humain (par analogie au français "fabrique" et à l'allemand "Fabrik", qui signifient "usine"). Devant ses étudiants, Vésale soulignait toujours l'importance de la structure interne du corps en marquant d'un trait de charbon, sur la chair du cadavre, la forme du squelette qu'elle recouvrait.

Enfin, avec la Fabrica, il abandonnait l'ordre de présentation habituel de la dissection, qui jusque-là était déterminé par le degré de putréfaction. Il commençait au contraire par les os - structure fondamentale du corps - et continuait avec les muscles, le système vasculaire, le système nerveux, les organes abdominaux, le thorax et le coeur et enfin le cerveau. Vésale semble en général avoir été à la hauteur de ses ambitions dans les parties de l'ouvrage où il traite des os, des muscles, du coeur et du cerveau, qui occupent plus de la moitié du volume. Ce qu'il montre et ce qu'il décrit dans ces chapitres, il l'avait vérifié personnellement. Le reste de l'ouvrage suit encore le plan traditionnel qui est celui de Galien, mais, dans chaque partie, les inexactitudes flagrantes de Galien sont corrigées.

(...) En moins d'un demi-siècle, l'anatomie vésalienne l'emporta dans les écoles de médecine européennes. Quelque chose avait définitivement changé en Occident dans l'étude de l'anatomie. Ce que Vésale dit du coeur et du cerveau est de peu d'importance en regard du fait qu'il traça la voie aux étudiants futurs en leur apprenant comment étudier tous les organes du corps. Il ne suffisait pas de discréditer Galien. Il fallait éveiller un nouvel enthousiasme pour la dissection comparative et répétée, seul moyen pour le médecin de s'assurer qu'il ne décrivait pas quelque anomalie. Les usages du temps et un préjugé tenace contre la dissection étaient encore source de difficultés. La Fabrica relate sans vergogne comment le professeur s'emparait des cadavres et donne de macabres conseils pour éviter de se faire repérer. (...)
------> récolte de cadavre [#] - donation de son cadavre par St François de Sales [#]

De nouvelles dissections ayant élargi ses connaissances, Vésale révisa son propre ouvrage. La seconde édition de la Fabrica, postérieure de douze ans à la première, apporte des corrections décisives.

[fin de l'extrait] //////////////////////////////////////////////////////////////////////
Même ouvrage, autres extraits :
Quand la xylographie arriva en Occident [
#] - Dissection [#] - Récolte de cadavre par Vésale [#]

 

L  I  E  N  S

VESALE, Andreas Vesalius (1524-1564) :
Biographie :
fr.wikipedia.org/wiki/Andr%C3%A9_V%C3%A9sale

Bibliographie très complète : www.andreasvesalius.be/
Panorama détaillé des oeuvres par l'historienne Jacqueline Vons (Centre d'Etudes de la Renaissance) :
www.bium.univ-paris5.fr/histmed/medica/vesale.htm

De Humani Corporis Fabrica (1543) :
Relecture moderne : www.tribunes.com/tribune/alliage/39/heilmann_39.htm
Feuilleter le fac-simile : www.rarebooks.com
Video de la Fabrica : www.canalu.tv  (2000) : /themes/sciences_de_la_sante_et_du_sport/fondamentaux/anatomie/de_humani_corporis_fabrica_bale_oporinus_1543_d_andre_vesale_l_exemplaire_recu_par_le_laboratoire_d_anatomie_en_1920

LIEUX CITES :
Padoue : http://www.larousse.fr/encyclopedie/ville/Padoue/136743

CONCEPTS GENERAUX :
Renaissance :  www.larousse.fr/encyclopedie/divers/Renaissance/184289
Histoire de l'art à la Renaissance :
www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/article_renaissance.asp

www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/article_renaissance.asp
www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/article_renaissance.aspwww.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/article_renaissance.aspwww.atthalin.fr/louvre/histoire_art/renaissance/renaissance_index.html
www.aparences.net/category/gothique-international/

 

ILLUSTRATIONS

Portrait de Vésale (extrait de laFabrica) - source : dic.academic.ru/dic.nsf/dewiki/76251
Planche d'anatomie (Tabulae anatomicae) de 1539 (source : Johan Van Robays) www.zol.be/Vesalius/Start_Andreas_Vesalius/start_andreas_vesalius.html
Lettrine "Q" de la Fabrica : www.aristhot.eu/v_exposure/index.php?lang=2&exp_id=97&cat_id=1
Frontispice de De Humanis Corpore Fabrica  www.bium.univ-paris5.fr/histmed/medica/vesale.htm)
Feuillet de la Fabrica : ncgw-cnhs.kbr.be/vesale_fr.html