Carte X ROVE DE FORTVNE [#]

 

Jacques ROSSIAUD : Le Citadin,
chapitre de l'ouvrage collectif  L'homme Médiéval, Jacques Le Goff (dir.), 1989
édition originale en italien de 1987 chez Giuseppe Laterza & Figli, Rome-Bari.
 

[extrait pp. 171-172] ////////////////////////////////////////////////////////////////

 

Sur les façades des cathédrales se déploie au XIIe siècle le très ancien thème de la roue de Fortune qui, sans trêve, entraîne société et individus vers la réussite ou la ruine; l'image est dénonciatrice; elle angoisse (les riches) ou rassure (les pauvres) et répond à merveille au scandale que constitue pour les tenants de l'idéologie traditionnelle ce trouble typiquement urbain : le changement perpétuel d'état et de condition.Chroniques, histoires, chansons regorgent de "parvenus", d'hommes partis de rien qui se sont hissés par l'usure, le commerce et même le travail manuel, au faîte de la puissance.

Même au plus beau temps de la croissance, la condition primordiale de la fortune, c'était d'avoir, au départ, de l'argent, et nous savons aujourd'hui que bon nombre de marchands patriciens du XIIe siècle étaient des fils de riches (ministériaux ou chevaliers) et que bien des "nouveaux riches" n'étaient que des riches venus d'une autre ville. Les "histoires" ont cependant une part de vérité; de grands marchands génois, vers 1200, quadruplent leur capital en cinq ans, et à Venise au XVe siècle les retours du commerce lointain autorisent encore des bénéfices de 40%; l'enrichissement peut donc être rapide et la ruine tout aussi fulgurante. Adam de la Halle (+ 1288), dans le Jeu de la Feuillée met en scène les nouveaux riches d'Arras, mais déplore également la déchéance de Thomas de Bourriane qui a dû abandonner la draperie pour devenir simple brasseur de goudale (bière ou cervoise).

Les faillites retentissantes sont aussi nombreuses que les réussites. "Fortune oeuvrait au hasard", écrit vers 1430 le "Bourgeois de Paris", quand, dans le catasto florentin tout neuf, pullulent les grands noms chus en pauvreté ... [accès en ligne au castato de 1437 ici]
-----> autres références au "Journal d'un Bourgeois de Paris" [#][#]

 

Au fil de la longue durée, "maisons vieilles", patriciens, entrepreneurs, victuaillers, se succèdent ou se mêlent au sommet ou dans les conseils, tandis que les groupes de menus s'augmentent de pauvres honteux, quelquefois tombés de haut, mais le plus souvent venus des rangs du salariat que le chômage chronique rend en permanence vulnérable. A la richesse criante répond donc une pauvreté lancinante, apparente, scandaleuse seulement lorsque les gens de la ville en sont les victimes. Des autres, on ne s'émeut guère. Une foule de mendiants n'est-elle pas l'indice de la prospérité urbaine ? Les distances entre riches et pauvres peuvent bien parfois - ainsi entre 1350 et 1450 - se réduire; elles demeurent toujours colossales, comme reste rapide, même lorsqu'il se ralentit, le mouvement qui bouscule les hommes et les conditions.

[fin de l'extrait]/////////////////////////////////////////////////////////////////////
Même thème, autre auteur : "Inconstance de la Fortune au XVe s." par J. Huizinga [#]

 

 

L  I  E  N  S 

PERSONNAGES CITES :
LE BOURGEOIS DE PARIS, auteur d'un Journal de 1405 à 1449 :
www.arlima.net/il/journal_dun_bourgeois_de_paris.html
texte du Journal en ligne : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1029253.r=bpt6k1029253.langFR

OEUVRES CITEES :
J
ean Dufournet, « Courtois d’Arras et le Jeu de la Feuillée », Cahiers de recherches médiévales, 15 | 2008, [En ligne], mis en ligne le 20 juin 2011. URL : http://crm.revues.org//index5573.html. Consulté le 21 septembre 2009.