Carte VIIII L'Hermite [#]
Conversion, cf. [#][#]

Dom Louis GOUGAUD, Bénédictin de Saint-Michel de Farnborough :
Etudes sur d'anciennes formes de vie religieuse : Ermites et Reclus, St-Martin de Ligugé, Imprimatur 19/6/1928
[extrait n°4 (notes simplifiées, inter-titres ajoutés)]////////////////////////////////////////////////////

 

Visiteurs de l'ermite d'après les chansons de geste

Lancelot chez ermite Ms du Tristan en prose BM Dijon ca 1460   

Hôte de la forêt, il en connaît, mieux que personne, les voies d'accès et les sentiers. Souvent il aura l'occasion d'indiquer le chemin au passant ou de remettre dans sa route le voyageur égaré (cf Huon de Bordeaux Xll° s., éd. citée, p. 88). Si le jour est sur son déclin, il retiendra le voyageur ou le chevalier errant sous son toit et partagera avec lui son frugal repas. Si c'est une femme seule qui se présente à lui, par le guichet entr' ouvert il lui expliquera qu'il ne peut l'hospitaliser, car ce serait « fausser son vœu » (cf Berte ans gr. pies, p. 66.), mais, lui ayant offert de quoi calmer sa faim et sa soif, l'ayant réconfortée par ses avis paternels, il lui montrera la « sentelette » qui mène à une maison peu éloignée où elle trouvera un gîte sûr pour la nuit. Les chansons de geste et les romans d'aventure des XII° et XIII° siècles contiennent de nombreux épisodes où l'on voit l'ermite servir de guide et exercer l'hospitalité.

 

Lancelot chez l'ermite vêtu de brun
Miniature du Maître de Charles du Maine, ms du Tristan en prose, ca 1450-1460
BM DIJON Ms 0527 Folio 092 (c) I. R. H. T. - CNRS



  • Le roman de Tristan et la Geste de Girard de Roussillon sont particulièrement instructifs à cet égard. Tristan et Girard sont en proie à de violentes passions. Le premier, ayant par malheur bu le « vin herbe » [Ou « lovendrinc », comme Béroul lui-même appelle le philtre (v.2138)] à la coupe où Iseut a aussi trempé ses lèvres, est dominé par son incoercible amour pour l'épouse du roi Marc, et il mène avec sa drue une existence d'outlaw dans la forêt de Morrois. Girard vaincu est dévoré par une autre passion, par la haine et le désir de la vengeance. Pour l'un comme pour l'autre, l'ermite est le conseiller, le consolateur, l'homme spirituel qui s'efforce de faire pénétrer la douceur, la lumière, le repentir dans ces cœurs tumultueux. Mieux que bien des récits historiques ou soi-disant tels, ces poèmes nous font pénétrer dans les sentiments et les mœurs du temps.
     
  • Eilhart d'Oberg rapporte comment Tristan chevauchant devers Carhaix, par les landes de Bretagne, reçut l'hospitalité d'un ermite nommé Michel. Mais les rapports de Tristan et d'Iseut avec frère Ogrin, dans la forêt de Morrois, en Cornwall, tels qu'ils sont racontés par le Minnesinger allemand et par le trouvère Béroul (vers 115o), méritent particulièrement de retenir l'attention.

  • Une première fois, Tristan et Iseut, ayant découvert par  aventure la cellule d'Ogrin, sont reçus avec bonté par le vieillard, appuyé sur sa  « potence ». Ils lui confient leur grande détresse. Iseut en pleurs se jette à ses pieds, lui crie merci et lui fait cette confession : Sire, por Dieu omnipotent,/il ne m'aime pas, ne je lui, /fors par un herbe dont je bui,/ et il en but : ce fut péchiez./ Por ce nos a li roi chaciez. (v. 1412-16) [Chez Béroul (v. 2133-2141), l'effet du breuvage est limité à une durée de trois ans. D'après Eilhart (v. 2279- 2300), Tristan et Iseut doivent rester perpétuellement sous l'influence du "lovendrinc », mais au bout de quatre ans son efficacité commence à diminuer.] Ogrin écoute paternellement les confidences des deux aventuriers qui « gisent en péché »il les excite à repentance et leur donne abri pour la nuit. A ce propos, le trouvère fait observer qu'en hébergeant une femme l'ermite donna une entorse à sa règle de vie : « Por eus esforça mot [moult] sa vite [vie] « (v. 1422). Mais celui-ci a jugé l'occasion favorable pour leur faire entendre la voix du devoir et les amener à changer de vie :

                                          L'ermite Ogrins mot les sarmone,
                                          du repentir consel lor donne.
                                          Li hermites sovent lor dit
                                          les profecies de l'escrit,
                                          et mot lor amentoit sovent
                                          l'ermite le Dé jugement.
  • Il réussit, lors d'une seconde rencontre, à obtenir qu'ils se séparent et à les décider à faire connaître leur résolution au roi Marc. C'est lui, le clerc, qui écrit le message sur parchemin et qui le scelle. La nuit, « après solel couchier », Tristan monte à cheval et va porter le "bref" à Lancien, où réside le roi. Quand la réponse arrive, c'est encore Ogrin qui la déchiffre et la commente. Les conditions sont acceptées. Les deux amants se sépareront. Iseut sera rendue à Marc. Avant leur départ, l'ermite va au Mont acheter de riches étoffes, « pailes, vairs et gris et hermine » pour Iseut, dont les vêtements sont en lambeaux. L'homme retranché dans la paix de la solitude est ennemi de toute violence : Ecclesia abhorret a sanguine!
  • Dans le roman en prose, Tristan fou se rend aussi à la maisonnette d'un ermite, qui lui donne souvent à manger. Un jour, l'ermite est en oraison devant sa porte, quand Tristan accourt l'épée à la main. Le solitaire rentre et ferme la porte sur lui. Il passe du pain par une petite fenêtre à Tristan, qui s'endort après avoir mangé. L'ermite en profite pour lui prendre son épée. [LoEBETH, Le roman en prose de Tristan[Ec. des H. Études, philo. et hist.,fasc. 82), Paris, 1891].

  • Perceval le Gallois se désarme de lui-même en approchant d'un ermitage.

  • L'ermite Trevigent fait un grief au chevalier d'avoir osé porter les armes un jour de Vendredi Saint. Mais il se confesse, l'ermite l'absout et lui donne la communion. [Éd. cit., V. 7734 sq.; Wolfram d'Eschenbach, Parzival und Triturel, éd. Martin, Halle, 1900, IX, v. 4oo.]
 

Visiteurs attestés historiquement

 Non seulement les grands pécheurs, mais les religieux eux-mêmes aimaient à manifester leur conscience à un pieux ermite.

  • Des moines et des prêtres venaient consulter Godric, qui cependant n'était pas prêtre lui-même (Vita Godrici cap. 125, 136, 141, etc.)

  • D' Etienne de Muret qui n'était que diacre, son biographe dit : « Veniebant ad eum undique multi », et Richard Rolle (ca 1290 - 1349) de Hampole, également laïque, pratiquait, on l'a vu, la direction spirituelle et composait des ouvrages de mystique.

  • On lit fréquemment qu'avant de prendre une grave décision, des gens perplexes tinrent à exposer leurs doutes à un ermite et à solliciter ses lumières (cf Chrétientés celtiquesp. 1o1.). Certains solitaires passèrent pour doués du don de prophétie (cf. Matthieu Paris, Chronica Major, éd. Rolls, II, p. 386-887).

Une des oraisons du pontifical d'Edmond Lacy citée plus haut rappelle à l'ermite qui fait profession qu'il devra vivre « dans les saintes veilles, les jeûnes, le labeur, la prière et la pratique des œuvres de miséricorde ». Multiples, on l'a déjà vu, furent les œuvres de miséricorde et de zèle auxquelles se vouèrent les gens vivant en ermitage. Il en est qui rendirent à la société des services d'un intérêt général.

tour Ste Catherine Chale Down - Isle of WightbramblesdotcomCertains s'employèrent à réparer les routes, d'autres se constituèrent gardiens de ponts ou percepteurs de péages, d'autres gardiens de phare.

On montre encore sur une dune qui domine la côte sud de l'île de Wight une vieille tour où un ermite allumait chaque soir un feu pour guider les navigateurs [cf. illustr.].

 

 

Tour de l'ermitage Ste Catherine
St Catherine Down, CHALE, Isle of Wight (UK)
isleofwightbrambles.com

f0904_091_st_catherine_s_st_catherine_oratory_sourcehardwoodonline
  

Conversions intérieures

  • Il arriva parfois que les pécheurs réconciliés avec Dieu par son ministère se sentirent eux-mêmes attirés par la vie de solitude (Chez Chrestien de Troyes ou son continuateur, Perceval se retire finalement dans un ermitage. — Voir Moniage Guillaume et Le dit du chevalier qui devient hermite.
     
  • C'est ce qui arriva notamment à deux chevaliers, amis des tournois et remplis de projets meurtriers, qui furent convertis par un ermite du bois de Golan en Tonnerrois. Ayant confessé leurs péchés, ils ne voulurent plus quitter l'ermitage, où ils avaient trouvé la paix de l'âme (cf. Vita Roberti Molismensis). Ce petit groupement d'ermites devint le noyau de la fondation de Molesme.
     
  • Ce n'est pas sans peine que le solitaire qui reçut sous son toit Girard de Roussillon, accompagné de Berthe, sa femme, parvint à détourner le chevalier ulcéré d'assouvir sa vengeance contre son suzerain. Comme Iseut, Berthe se jette aux pieds de l'ermite, implorant sa pitié et disant : « Sire, pour Dieu, grâce pour ce malheureux! ». Girard enfin apaisé se conforme aux salutaires avis du vieillard et promet d'accomplir la pénitence qui lui est imposée. Elle consiste à renoncer pour un certain temps à l'usage du cheval et des armes. C'était là une peine assez souvent prononcée dans les ordres de chevalerie (Hist. lit. de la France, XV, 56.).
     
  • Hôte, scribe, homme de bon conseil, instrument de paix et de concorde, enfin convertisseur, c'est dans l'exercice de ces rôles variés de bienfaisance et de zèle que nous apparaît presque toujours l'ermite des chansons de geste.
  • L'ermite a renoncé au siècle. Celui qui demeure fidèle à ses observances trouve ses délices dans la solitude ; il ne cherche pas à la quitter pour frayer avec les séculiers. Ses besoins sont si limités et sa vie est si bien ordonnée qu'il a rarement à solliciter des secours. (Il arrivait aux évêques de recommander des ermites à la charité des fidèles.) C'est lui, au contraire, qui, de diverses manières, sera le bienfaiteur des gens du voisinage.

                                                   Suite : -----> (5) Vie ascétique [#]

[fin de l'extrait n°4]////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////
Même ouvrage, autres extraits : (1) statut canonique [#] (2) cadre de vie [#] (3) habit et bâton [#] (5) ascétisme [#]
Source :  www.archive.org/stream/MN5070ucmf_9/MN5070ucmf_9_djvu.txt

Autres écrits de saints cités dans le blog :
"L'Oeil de mon âme", prière de saint Anselme  [#] - "Lettre 263" de Ste Catherine de Sienne [#] - St Etienne de Muret [#] - St François de Sales [#] - Règle des ermites attribuée à Richard Rolle [#][#] - St Pierre Damien [#]- St Romuald [#] - Ste Thérèse de Lisieux [#]  - Ste Thérèse d'Avila  [#][#]

 

 

L  I  E  N  S  

PERSONNAGES CITES :

OEUVRES CITEES :

LIEUX CITES