Sur le culte d'un ERMITE comme saint protecteur de la cité, au Moyen-Age, malgré une bio imprécise.

carte XIII LA MORT [#] - VIIII L'ERMITE [#]

André VAUCHEZ : Le Saint, in "L'Homme Médiéval", sous la dir. de Jacques LE GOFF
Giuseppe Laterza & Figli, Rome-Bari, 1987 - édition française, Seuil, 1989
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ERMITE_StSebald_peinture_source_ev_kirrche_wendelsteindotdePour la plupart [des fidèles], aux derniers siècles du Moyen-Age, les saints constituaient des figures familières et secourables auxquelles ils se sentaient liés par un lien de type affectif,souvent fondé sur l'appartenance réelle ou supposée à une même communauté professionnelle, ethnique ou politique. Dès les premiers siècles du christianisme, en effet, l'idée d'un patronage spécal exercé par les serviteurs de Dieu sur le lieu où se trouvaient leurs reliques avait connu un grand succès. Bientôt, chaque cité épiscopale, à commencer par Rome avec Pierre et Paul, avait eu son sanctus proprius, gardien attitré de ses murs et de ses habitants. Après les martyrs, les évêques avaient souvent joué ce rôle [...]

A partir du XIIIe siècle, cette aspiration au patronage s'amplifia et s'étendit aux communautés profanes : la plus petite ville, la plus modeste confrérie veulent désormais avoir un saint patron qui leur soit propre. Cet état d'esprit se manifesta avec une vigueur particulière dans des régions comme l'Italie communale ou l'Allemagne du Sud, où le particularisme local et le patriotisme citadin étaient particulièrement développés. [...] La recherche effrénée du patronage des saints par les individus et les groupes conduisit alors au développement de deux formes particulières de dévotion : le culte civique et le culte dynastique. Le premier se rencontre surtout dans les régions où les villes jouissaient d'une réelle autonomie politique; le second dans les pays de tradition monarchique où la cohésion nationale était déjà forte. L'exemple de st Sebald, patron de Nüremberg, éclaire bien la nature et les formes de la religion civique : il s'agit d'un ermite d'origine inconnue qui vécut dans la région au milieu du XIème siècle.

A sa mort, son corps fut déposé dans une petite chapelle du nouveau bourg, puis transféré dans une église où les marchands et les artisans venaient le vénérer. Il ne bénéficiait alors d'aucun culte : Nüremberg n'était pas une cité épiscopale et célébrait simplement les fêtes religieuses du diocèse de Bamberg sur le territoire duquel elle se trouvait.

Mais au XIIIème siècle, comme l'a bien montré A. Borst, Sebald sortit de l'ombre et commença à devenir l'incarnation de la liberté et de la croissance de la ville, dont Frédéric II reconnut les privilèges en 1219. Les autorités communales firent construire en son honneur une grande église qui fut consacrée en 1273. La fête de st Sebald, le 19 août, sera désormais solennellement célébrée chaque année et bénéficiera d'une indulgence à partir de 1256. Mais qu'on ne s'y trompe pas : il ne s'agissait pas de dévotion populaire, mais d'une religiosité politique, liée au patriciat urbain qui voyait dans Sebald le défenseur de la grandeur et de l'indépendance de la cité.
C'est bien ce qu'illustrent les premiers offices rythmiques en latin composés en son honneur, vers 1280, par des clercs au service de la commune : le plus grand miracle que l'on attribue à l'homme de Dieu est le développement de Nüremberg qui, de simple bourgade au moment de sa mort, est devenue grâce à lui une des villes les plus puissantes et les plus riches du monde germanique. Des textes postérieurs firent de Sebald un noble qui avait abandonné parents et châteaux pour vivre pauvre et caché, puis le fils d'un roi du Danemark venu mourir là incognito.

En fait, c'est seulement après 1350, lorsque les artisans eurent accédé au gouvernement de la cité, que st Sebald devint réellement populaire. En effet, comme cela s'était déjà vérifié à Milan au XIe et XIIe siècles avec le culte de st Ambroise, les classes nouvelles, là où elles affrontaient les anciennes couches dirigeantes, se plaçaient volontiers sous la bannière du saint patron local, de façon à manifester leur volonté de défendre les vrais intérêts de la ville et à dissimuler la nouveauté de leurs revendications sous le manteau d'un recours aux intercesseurs traditionnels. Ainsi l'important essor que connut à la fin du XIVe siècle le culte de Sebald servit à légitimer le dessein des classes montantes de faire accéder un nombre accru de citoyens aux affaires publiques. L'église qui lui était consacrée fut agrandie et des statues ainsi que des vitraux commencèrent à le représenter, alors qu'il était demeuré jusque-là dépourvu d'iconographie. Sa Vie fut traduite en allemand; le prénom de Sebald devint extrêmement courant à Nüremberg et finalement son effigie fut gravée sur les monnaies de la ville au début du XVe siècle.

 

ERMITE_STSEbald_ch_sse_source_northernrenzissancedotorg_7__Vischer__St__Sebald_ShrineIl ne manquait plus à ce culte que la reconnaissance du clergé, qui l'avait boudé jusque-là et refusait, semble-t-il, de lui accorder un culte liturgique effectif. Mais en 1425, le magistrat de Nüremberg obtint du pape Martin V la canonisation de son héros, qui parvint ainsi à la plénitude des honneurs. Il s'agit cependant là d'un aboutissement exceptionnel : les communes italiennes, où ces cultes civiques s'adressaient souvent à des personnages proches dans le temps comme le bienheureux Henri de Bolsano (+1315) à Trévise, tentèrent à plusieurs reprises d'obtenir de l'Eglise romaine qu'elle canonise leurs nouveaux saint patrons. Elle s'y refusa presque toujours, mais cela ne les empêcha pas de les vénérer publiquement, tant était forte la conviction des gouvernants que, par leur intercession, la prospérité de la cité serait assurée et la concorde maintenue entre les citoyens.

Chasse de St Sebald
début XVIe s.

église St Sebald, Nüremberg, All.
http://www.northernrenaissance.org/

On retrouvait une attitude similaire dans les pays où prévalait le culte dynastique, qui était rendu à des saints ou à des saintes dont la destinée posthume était liée de quelque façon à celui de la famille régnante. En effet, au fur et à mesure que se développait une forte conscience nationale ancrée dans le sentiment monarchique, le patron de la famille royale tendit à devenir celui de la nation toute entière. [...] La Guerre de Cent Ans, en exacerbant les rivalités entre Etats, accéléra le processus : l'Angleterre se reconnut en saint Georges, la Bourgogne en saint André, tout comme Venise s'était depuis longtemps identifiée à saint Marc et à son lion [...]

VILLE_Chroniques_de_Nuremberg_source_mus_e_de_Nurnberg_2__Nuremberg_Chronicle_Nuremberg
Liber Chronicarum - Chronique de Nüremberg (ed. Anton Koberger 1493)
exemplaire conservé au Musée de la Ville de Nüremberg, Folio 99-100
Michael Wolgemut and Wilhelm Pleydenwurff, Vue de Nuremberg,  gravure - cliché : Musée de la Ville de Nüremberg.
source :

 

 

 

Saint Sebald, hermite et patron de la ville de Nuremberg.Certes, à la fin du Moyen Age, le culte des saints s'était si profondément intégré  dans la vie sociale qu'il en était devenu un élément essentiel, au risque de se banaliser. Mais n'est-ce pas précisément cette imbrication inextricable du profane et du sacré, du politique et du religieux dans le cadre de la religion confraternelle et civique qui lui a permis de se maintenir et de s'épanouir encore pendant de longs siècles en Italie et en France, ainsi que dans la péninsule ibérique, alors qu'au Nord des Alpes, où il avait gardé dans l'ensemble des formes plus liturgiques et traditionnelles, la Réforme protestante n'eut guère de mal, là où elle l'emporta, à rayer d'un trait de plume un ensemble de croyances et de pratiques dans lesquelles la bourgeoisie urbaine, au XVIe siècle, ne voulut voir que des superstitions entretenues par les clercs pour maintenir leur emprise sur les masses ?

Quel que soit le jugement que l'on porte en dernière analyse sur la place et les fonctions des saints dans la société médiévale, on n'oubliera pas que, selon l'excellente formule employée par Robert Hertz à propos du pélerinage alpestre de Saint Besse dans le Val d'Aoste, à travers le culte rendu à ces derniers au fil des siècles s'est exprimée "la foi que ce peuple obscur avait en lui-même et dans son idéal, sa volonté de durer et de surmonter les défaillances passagères ou l'hostilité des hommes et des choses." Et si certains saints du Moyen-Age ont continué, parfois jusqu'à nos jours, à être vénérés ou implorés, c'est sans doute parce que les générations qui se sont succédé ont reconnu que leurs prédécesseurs avaient mis dans cette dévotion le meilleur d'eux-mêmes et y avaient logé leurs conceptions successives de la perfection humaine.

[fin de l'extrait]/////////////////////////////////////////////////////////////////////
Autre extrait du même ouvrage (même auteur): "Ossements d'ermite" [#]
Même ouvrage, autre auteur, Bronislaw Geremek : "Paris, 1416 : vagabond mais pas basteleur" [#]

 

L  I  E  N  S 
 

Illustrations
St Sebald, début XVIe s. : retable peint de l'église St Georges à Wendelstein. Source :
www.ev-kirche-wendelstein.de/ph280210.htm
Chronique de Nuremberg, 1493, cliché Musée de la ville de Nüremberg
Eglise St Sebald : http://www.kathedralen.net/nuernberg_c/nuernberg_c00.html
Châsse :
http://www.northernrenaissance.org/articles/Nuremberg-and-the-Topographies-of-ExpectationbrJeffrey-Chipps-Smith/8 

gravure de Leonhard BECK (Augsbourg ca 1480-1542) :
http://cdm.csbsju.edu/digital/collection/ArcaArt/id/8953/rec/116

Aller plus loin :
- Chroniques de Nüremberg, cf Morse Library, Beloit College : http://www.beloit.edu/nuremberg/index.htm
- Analyse de Nicolas MARIOT « Les archives de saint Besse. Conditions et réception de l'enquête directe dans le milieu durkheimien », Genèses 2. En ligne. URL : http://www.cairn.info/revue-geneses-2006-2-page-66.htm