carte I LE BATELEVR (sommaire) [#]
carte VIII LA JUSTICE (sommaire) [#]
carte Le MAT (sommaire) [#]

Bronislaw Geremek : Le Marginal,
in L'homme Médiéval, sous la direction de Jacques LE GOFF, Seuil (1989)(*)
[extrait] //////////////////////////////////////////////////////////////////////

pp. 399-401

Dans les registres judiciaires, les criminels et les vagabonds sont souvent qualifiés comme des individus "couverts d'opprobre et d'infamie". Cette opinion, formée à partir de soupçons et de rumeurs concernant leur mode de vie, se retrouve par la suite parmi les "preuves à charge" retenues pendant les procès : elle vient confirmer que les délits commis par les accusés n'avaient pas un caractère accidentel : ils étaient caractéristiques de leur façon de vivre habituelle, contrevenant, généralement, aux normes de coexistence sociale. La notion d'infamie avait un sens très large au Moyen Age, car elle englobait également plusieurs métiers perçus, dans la conscience collective ainsi que par la loi, comme "illicites", "malhonnêtes" ou "indignes" et, en conséquence, déshonorant non seulement ceux qui l'exerçaient mais également, parfois, leurs descendants. L'"infamie" apparaît dans tous ces cas comme un critère d'exclusion sociale très proche des mécanismes mettant à l'écart certains groupes dans les sociétés de caste (les parias de l'Inde, les eta du Japon); ou, du moins, elle est révélatrice de tendances analogues dans la civilisation européenne.

Le jugement de valeur porté sur différentes activités au Moyen Age transparaît certes dans l'éloge d'un ordre social fondé sur la "répartition des tâches" entre ceux qui prient, ceux qui font la guerre et ceux qui cultivent les champs.[...] Mais il revêt aussi une forme explicite, dans la condamnation - expressis verbis - de certains métiers. Ainsi, Tertullien, par exemple, considérait comme moralement suspecte, ou même inadmissible, l'activité des artistes créant des images saintes, ainsi que celle des astrologues, des pédagogues et des commerçants : il reprochait à ces derniers de propager le goût du luxe, et incluait également, pour la même raison, dans sa liste des métiers "malhonnêtes", celui d'artisan fabriquant des produits de luxe. La liste des métiers réprouvés, méprisés ou infâmes subit des modifications au cours du Moyen Age - dans les écrits des pères de l'Eglise et dans la littérature théologique s'affirma de plus en plus la tendance à condamner en premier lieu l'usure, la prostitution et les "professionnels du spectacle". [...]

Le droit canon désignait comme mercimonia inhonesta ou vilia officia un grand nombre d'activités qui apparaissaient comme infamantes en rapport à la mission pastorale, empêchant ceux qui s'y livraient d'accéder au statut de prêtre et aux privilèges qui y étaient attachés. Cette loi concernait surtout ceux qui, après avoir suivi un enseignement, recevaient une ordination mineure mais qui, tout en restant des clercs, pouvaient se marier et exercer un métier. [...] En tête des activités blâmables se maintenaient pourtant toujours le métier d'histrion et de jongleur, la prostitution, le proxénétisme, l'usure, ainsi que toutes les occupations qui exigeaient , dans leur exercice, d'avoir affaire au sang, à la chair d'animaux, aux corps morts. [...] Celui qui exerçait un métier tout-à-fait ordinaire mais considéré comme "sale" ne pouvait aspirer à une carrière ecclésiastique, tout comme il n'avait pas le droit (règle qu'on retrouve dans plusieurs villes) de prétendre à des fonctions municipales officielles.

C'est dans les statuts des corps de métier allemands que la notion d'"infamie professionnelle" tient une place particulièrement importante. Non seulement la liste des métiers infâmes est extrêmement longue, mais la condition des travailleurs est déterminée par leur origine : ceux qui aspirent à adhérer à un corps de métier doivent justifier d'un passé "honorable" de leurs parents. Sont exclus à l'avance des corps de métier les enfants bâtards, les enfants de serfs ou de ceux exerçant un métier "infâme" [...] tel que : bourreau, équarrisseur, garde municipal, éboueur, fossoyeur, boucher ou simple tueur, valet aux bains publics, barbier, prostituée, souteneur, ménestrel, funambule et bouffon, tisserand, fouleur, berger... [...] Certains des métiers réprouvés ont fini par être reconnus et ont même obtenu un statut tout-à-fait honorable. [...]

pp. 402-403

La définition médiévale des métiers "indignes" remonte au droit romain, qui traita la notion d'infâmie sous différents aspects. Pour ce qui est de la "mise hors la loi", elle en emprunta aussi certains éléments aux "lois barbares". Il s'agit donc d'une tradition ancrée très profondément dans la conscience collective, élaborée au long des siècles pour la défense des tabous, et qui se manifesta dans les comportements culturels par l'appréciation de différentes activités professionnelles suivant le critère de "pureté" et de "souillure". [...]

Le fait d'être un professionnel du spectacle et de l'art de divertissement est toujours cité dans les registres judiciaires comme une preuve à charge à l'encontre du prévenu. Déjà le droit romain considérait que se produire sur scène dans le but lucratif était une occupation infamante. Le droit coutumier germanique traitait de la même façon les spielmans et les kompen (ceux qui se louaient à des compétitions), en les appelant les "illégitimes de leur état" (unrecht) par analogie avec l'expression : "enfant illégitime". Au Moyen Age, les histrions sont méprisés tout autant que les prostituées : saint Augustin exigeait même qu'ils fussent privés des sacrements. [...] la juridiction et la littérature théologique restent implacables envers les "jongleurs", les "histrions", les "forains", les assimilant volontiers aux catégories les plus basses de population, mendiants, vagabonds, infirmes. Dès le XIIIe siècle, pourtant, on constate certains changements dans ce discours idéologique - le métier de jongleur n'est plus jugé avec autant de sévérité.

Pour Thomas d'Aquin, il ne fait aucun doute que, pour la plupart, les bateleurs, [*] conteurs et comédiens, sans parler de ceux qui jouent de différents instruments, sont damnés et connaîtront les supplices de l'enfer, mais il admet qu'il puisse y avoir une exception : les ioculatores qui racontent la vie des saints, ainsi que les faits et gestes des princes, en agrémentant leur récit de musique, ceux-là ont la chance de sauver leur âme. St François d'Assise va même plus loin encore, en se disant lui-même ioculatore Dei, "jongleur auprès de Dieu". Ce qui n'empêche pas que ce métier soit toujours réprouvé.

Dans les pays où s'est développé le christianisme orthodoxe, la condamnation morale des bateleurs (les skoromoch) était si forte qu'elle prenait parfois la forme d'une véritable répression à leur encontre. Le mépris et, ensuite, le climat d'une ambivalence morale qui ont longtemps pesé sur les comédiens aux Temps modernes son certainement le vestige de cette ancienne tradition.

Mais les ménestrels et les jongleurs médiévaux étaient-ils tous des marginaux ? Pas vraiment : tout dépendait du mode de vie qu'ils adoptaient. [...] Ainsi, on voit apparaître des corporations de ménestrels qui desservent régulièrement les noces et les fêtes locales. Certains ménestrels sont accueillis par des nobles et s'installent chez eux, car leur présence agrémente la vie de la cour. En revanche, le statut des forains reste proche de celui des vagabonds. L'Eglise [...], invoquait volontiers le mode de vie instable, et par conséquent asocial, de cette catégorie de population qui ne trouvait pas sa place au seind'une société organisée et dans la répartition sociale des tâches.

[fin de l'extrait] ///////////////////////////////////////////////

[*] Note du blog : Les sens anciens du mot "bateleur", cf. [#]

Même ouvrage (même auteur) :"Paris, 1416 : vagabond mais pas basteleur" [#]
Même ouvrage (autre auteur, André Vauchez) : "Ossements d'ermite" [
#]
"Le culte de St Sebald, ermite" [
#]

 

L  I  E  N  S