Langage Symbolique [#]
Carte XV LE DIABLE [#]

Marie-Madeleine DAVY : Initiation à la Symbolique Romane Flammarion 1977, coll. Champs 1999
[extrait pp. 132-134]////////////////////////////////////////////////////////////////

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La fin du Xe siècle, les auteurs antiques avaient été rejetés. Dans un songe, le moine Odilon vit des serpents s'échapper d'un vase : la poésie antique fuyait ! Le XIe siècle tenta de ressaisir le trésor dispersé. Il transmit aux temps futurs une civilisation que sans lui nous aurions ignorée. Toute l'Europe moderne est suspendue à ce XIIe siècle roman [...].La pensée chrétienne a essayé de s'incorporer l'antiquité, et ce legs, elle ne l'a pas superposé à sa propre réflexion; elle l'a fait sien parce que dans sa vision chrétienne, rien ne saurait être soustrait au Christ qui possède le présent, le passé et le futur.

Saint Odilon, armoire aux reliques de SOUVIGNY
source :
http://www.narthex.fr/blogs/abbaye-de-cluny-910-2010/

1. L'Europe romane

Le XIIe siècle roman est occidental. Il représente une civilisation, c'est-à-dire une façon de penser, de sentir et de communiquer. Ce siècle inaugure d'autant plus une époque nouvelle qu'il a derrière lui la chute de l'empire carolingien. Dans une féodalité qui s'organise, [...] Les apports divers se mêlent en Europe. Celle-ci est un carrefour de rencontres. Ses deux rives, l'Atlantique et la Méditerranée, recueillent et retiennent une triple pensée : grecque, musulmane et juive. L'Espagne joue un rôle de premier plan : elle transmet : sorte de plaque tournante, elle livre généreusement tout ce qu'elle reçoit. L'influence exercée par les Arabes et par les Juifs d'Espagne est considérable. On a cru pendant longtemps qu'elle s'était manifestée surtout dans le domaine de la médecine et de la philosophie, mais on sait maintenant d'une façon certaine qu'elle s'est étendue non seulement à l'architecture, mais aussi à la littérature.

FRROMARCSTNECTA007On relève dans le Poitou, l'Auvergne et la Saintonge, la Bourgogne et dans le Midi de la France des influences islamiques. Les croisades et les routes de Compostelle ont servi de voies. Quand l'Europe occidentale se forme et lorsque les voyages lointains donnent le sentiment d'un vaste univers, les architectes et les imagiers adoptent des visions nouvelles.

Détail extérieur, église de SAINT-NECTAIRE (Puy-de-Dôme)
sourece : www.encyclopedie.bseditions.fr

Nous insisterons sur l'art antique romain. Mais il faudrait tenir compte aussi de tout un apport oriental, provenant de l'Asie et de la Transcaucasie. J. Baltrusaitis [*] a montré au point de vue de la sculpture ornementale des ressemblances frappantes entre des motifs asiatiques de l'époque sumérienne et ceux reproduits sur les églises romanes. Il est vrai que l'influence de la chrétienté orientale, de la Mésopotamie [cf. [#] dans le blog], se retrouve dans l'art romain. [...]

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Il est impossible de préciser l'exacte influence de l'Orient, ou tout au moins de nommer les symboles que lui empruntera l'Occident, car ceux-ci ne sont pas toujours purs, ils apparaissent amalgamés avec d'autres représentations issues de courants différents. Déjà au XIe siècle, on trouve la décoration sculptée avec les marguerites, la fleur de lys, l'enroulement, la tresse, l'étoile à six raies. La chrétienté orientale avait reçu un vaste héritage en Syrie, en Mésopotamie, en Transcaucasie, en Egypte. Elle devait communiquer ces richesses à l'Occident. En raison de la multiplicité des sources orientales de l'art roman, celui-ci possèdera un caractère beaucoup plus universel que l'art gothique.

Eglise saint Austremoine à ISSOIRE(Puy-de-Dôme), Auvergne
source : http://www.encyclopedie.bseditions.fr

J. Puig Y Cadafalch [**] remarque qu'il n'existe pas de continuité historique entre l'art roman et les arts antérieurs. Il convient de parler d'un vide. A un moment précis, le style commence [...] Il convient surtout de se rappeler que l'art que nous appelons communément romain n'est pas romain d'origine. Rome se trouve le centre des apports les plus variés.

Les symboles celtiques survivent aussi dans la sculpture romane. L'Ecosse et l'Irlande fournissent une culture mystérieuse de provenance celtique, dans les spirales et les entrelacs.

2. Les sculptures antiques [***]gaule_autun_03g

Les historiens médiévaux décrivent avec emphase les fouilles qui leur permettent de découvrir les oeuvres d'art. En France, ils peuvent admirer aisément des sarcophages et des statues de nombreuses ruines romaines subsistent. Ainsi Autun, la vieille cité de la Gaule romaine, conserve son théâtre, il est christianisé : une chapelle en l'honneur de saint André trouve asile dans son enceinte. Plus tard, dans le récit de leurs voyages littéraires, Dom Martène et Dom Durand remarqueront à propos de saint-Lazare d'Autun un ordre d'architecture imité de Rome.[...]

AUTUN, Théâtre antique (leplus grand de France)
source :
www.encyclopedie.bseditions.fr

L'abbé de saint-Benoît-sur-Loire prend pour autels de son abbaye des mosaïques de marbre. [...]Il n'est pas sans intérêt de constater le goût des moines pour un passé qu'ils jugent honorable et chargé de signification. C'était là une manière de glorifier Dieu que d'introduire dans son temple ces pierres, ces mosaïques et ces marbres.[...]

pp. 139-140

4. Le succès des auteurs anciens
Grâce à leurs lectures et à leur connaissance de l'histoire, les lettrés du XIIe siècle avaient une pénétration pespicace des événements de l'antiquité; ils pouvaient sans erreur les replacer dans un cadre précis. Visitant les ruines anciennes, ils savaient à quels épisodes il convenait de les attribuer. Leur familiarité avec les fables d'Esope, d'Avienus et de Caton leur permettait de se mouvoir avec aisance dans une littérature coutumière. Le parfait usage du latin dans les écoles facilitait la lecture d'oeuvres étudiées dans le texte.[...] Non seulement il importait de traduire le grec pour rendre certaines oeuvres accessibles, mais il fallait encore les mettre à portée de ceux qui ignoraient le latin. Il devenait donc nécessaire de donner des interprétations en langue romane et dans les fabliaux et les chansons, les citations s'introduisirent aussitôt. Nous verrons Marie de France se servir dans ses lais des symboles de la Bible et de l'antiquité.

Cette renaissance du XIIe siècle possède le goût positif des classiques. Cicéron et Horace sont lus dans tous les monastères. Horace est souvent cité par Bernard de Clairvaux et Guillaume de Saint-Thierry. [...] Dans sa Somme, appelée Quoniam Homines, Alain de Lille fait allusion à la nécessité de combattre Goliath avec ses propres armes. En effet, pour réfuter les adversaires du dogme chrétien, il convient de faire appel aux païens. Hermès Trismégiste est invoqué, puis Platon, la Sybille, Aristote, etc.[...]

5. Les opposants

[...] Un fait est évident : la tentation des moines du XIIe siècle n'est pas d'ordre charnel : elle réside dans le goût excessif de la science profane issue de l'antiquité. [...]

pp. 142-145

6. L'héritage du passé

En dépit des moines inquiets du succès de la science profane, le goût de l'antiquité se propage. Le Christ n'en sera pas lésé. Encore une fois, il assume l'héritage du monde. Pierre le Mangeur, doyen de l'église de Troyes, compose vers 1160 une histoire du peuple de Dieu qu'on appellera plus tard Bible Historiale. Dans celle-ci, il joint les deux histoires sacrée et profane; les artistes romans y puiseront quand ils voudront exprimer, sur les portails des églises, le parallélisme entre les sagesses païenne et biblique avec les sybilles et les prophètes.

Ainsi les hommes romans se savent les héritiers d'un passé non seulement prestigieux, mais profane. Et ce profane, ils vont le capter dans un souci constant de faire coïncider les souvenirs antiques et les réalités de la foi. C'est pourquoi ils utiliseront volontiers les symboles d'origine païenne dont leur esprit encyclopédique s'accommodera aisément.[...]

Satan lui-même bénéficiera des thèmes anciens. Représenté avec des oreilles de chat, il apparaît semblable au Pan archaïque; de sa bouche ouverte semblent jaillir deux petits personnages nus coiffés du bonnet phrygien que portent habituellement les démons païens. Il est monté sur une bête moitié chien et moitié serpent et dans laquelle on a pu reconnaître le Cerbère antique. Or cette représentation singulière est l'oeuvre des moines de Corbie qui l'ont dessinée dans le rouleau mortuaire de l'abbé de Savigny. [****]

[...] Alexandre Neckham, dans son De Naturis Rerum,fixe un rapport entre les planètes et les vertus. Guillaume de Conches, commentant le De Consolatione de Boèce, désigne sous le nom d'Eurydice la concupiscence du coeur humain.

L'universalisme roman accepte volontiers ces comparaisons, et l'on voit Saturne, Jupiter, Mars, Vénus et Mercure jouer un rôle dans le symbolisme chrétien. Dans l'église romane, depuis la sculpture des porches jusqu'à la peinture des vitraux, tout le savoir encyclopédique est représenté. Il en est de même dans les enluminures du XIIe siècle, et par exemple dans les illustrations des manuscrits de Raban Maur. Henri Focillon a montré comment les prophètes s'inséraient dans des formes orientales anciennes, tel Daniel entouré de lions rappelant Gilgamesh de l'art syrien. Plus encore, les animaux d'Asie inconnus d'Europe pénètrent secrètement dans les églises et sont dessinés sur la pierre.

Autun_20St_20Lazare_20chapiteau_2017Les éléments astrologiques, demeurés longtemps inclus dans la semaine planétaire, évoquent toujours des divinités. Les figures astrologiques sont volontiers adoptées et les thèmes de l'antiquité subissent des métamorphoses. D'ailleurs le Nouveau Testament fait allusion aux astres : telle l'étoile des Mages. Dans le rêve des Mages, on la voit surplombant les trois visages au relief de la cathédrale d'Autun (Musée de la cathédrale).[...]

ci-contre : chapiteau original exposé dans la salle capitulaire
source :
http://www.terres-romanes.lu/autun_interieur.htm

 

La tradition judéo-chrétienne devait offrir au Moyen-Age un très grand nombre de symboles. Ceux-ci se croisaient parfois avec des symboles universels et les absorbaient au point qu'ils étaient indivisibles dans l'esprit des hommes du Moyen Age. Les Croisades faisaient circuler des textes grecs et arabes dans des traductions latines souvent d'origine juive.[...]

 

De nombreux symboles évoqués en théologie, dans la pavagelittérature religieuse et profane, sculptés par les imagiers, ont leur source dans le patrimoine de la Rome païenne. [...] Cette relation est si étroite qu'elle favorisera des confusions. ainsi les baptistères romans passeront parfois pour des temples païens. Un historien du XVIIIe siècle a cru reconnaître dans un combat de coqs romans une sculpture appartenant au temple de Bélénus  ! [*****]

AMIENS (Picardie)
Labyrinthe de la Cathédrale (XIIIe s.)
source :
www.limen-arcanum.org

L'image antique est, nous le voyons, rarement conservée dans son sens primitif, elle subit une interprétation nouvelle. Les symboles profanes sont encore religieux. Il faudrait par exemple étudier au XIIe siècle les labyrinthes, les remparts, les murailles, élevées autour des châteaux et des cités. Ce sont là des garanties contre les ennemis extérieurs et plus encore des protections contre les esprits mauvais d'où proviennent la maladie, la mort et tous les périls démoniaques. Les symboles archaïques sont repris et transfigurés. La raison d'un tel changement provient de la nécessité de leur faire recouvrir un sens chrétien : Dieu est chrétien et le démon aussi.

L'amour de l'antiquité, en affinant le goût de l'homme roman, devait lui rendre plus aisément accessible le miroir de l'univers.

[*] cf. J. BALTRUSAITIS, Art sumérien, art roman, Paris, 1934
[**] cf. J. PUIG Y DCADAFACH, La Géographie et les origines du premier zart roman, Paris, 1935, p. 469
[***] cf. J. ADHEMAR, Influences antiques dans l'art du Moyen Age français, London, 1939
[****] cf. L. DELISLE, Rouleaux des morts du XIe au XVe siècle, recueillis et publiés pour la Société de l'histoire de France, Paris, 1866, pp.281 sv.
[*****] cf. Abbé GANDELOT, Histoire de la Ville de Beaune et ses antiquités, Dijon, 1772, p. II

[fin de l'extrait] ////////////////////////////////////////////////////////////////////
Autres extraits de cet ouvrage cités dans le blog : 
"Symbolique romane / symboles profanes" (chap. La Symbolique) [#
"La vie comme pélerinage
(chap. Le Mat) [#
[DOIGT DE DIEU] dans l'art roman (chap. II La Papesse) [#]
L'attrait de Rome au Moyen Age roman (chap. IV L'Empereur) [#]
"Les sens de l'esprit
(chap. XII Le Pendu)   [#]
[AILE] dans l'art roman (chap. XIV Tempérance) [#]
[TOUR] Allégorie de l'Eglise (chap. XVI Maison Dieu) [#
"Toujours vierge et toujours mère
(chap. XVII L'Etoile) [#] 
"La symbolique du soleil " 
(chap. XVIIII) [#
[NUEE] Symbolique romane (chap. XX Le Jugement) [#
"Les quatre animaux" 
(chap. XXI Le Monde) [#]
Le rôle des couleurs dans l'esthétique romane (chap. Couleurs) [#]
[CHEVAL] [CHAR] dans l'art roman (chap. Plantes & Animaux) [#]

 

L  I  E  N  S

Marie Madeleine DAVY (1903-1998) : 
http://fr.wikipedia.org/wiki/Marie-Madeleine_Davy 
http://www.europsy.org/pmmdavy/index.htm

PERSONNAGES CITES :
Avienus / Avianus : http://fr.wikipedia.org/wiki/Flavius_Avianus
Marie de France : http://fr.wikipedia.org/wiki/Marie_de_France_(po%C3%A9tesse)
http://www.lettres-et-arts.net/histoire_litteraire_moyen-age_16_eme_siecle/132-les_lais_de_marie_de_france
Dom Martène : http://fr.wikipedia.org/wiki/Edmond_Mart%C3%A8ne
Esope, écrivain grec (VIIe-VIe s avant JC) : http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89sope
Gilgamesh (Sumer) : http://crdp.ac-paris.fr/parcours/fondateurs/index.php/category/gilgamesh
Horace, poète latin ([-65] - [-08]) : http://www.espace-horace.org/
saint Odilon (962-1049) : http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/odilon/
Pierre le Mangeur (Petrus Comestor) : http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_le_Mangeur

version française de sa bible historiale : http://www.calames.abes.fr/pub/#details?id=BSGA10030