Un tribunal dans l'Allemagne post-nazie. On juge un garde forestier, dont la dénonciation avait conduit le personnage du baron Amédée à faire quatre ans de camp de concentration. Ernst Wiechert lui-même a été prisonnier à Büchenwald.

carte VIII LA JUSTICE [#]

Ernst WIECHERT (1887-1950) : Missa Sine Nomine
roman traduit de l'allemand par Jacques Lévy, CALMANN-LEVY 1953
[extrait p. 210-214]
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Mme Buschan fut appelée à la barre. Elle ne refusa pas de témoigner, comme la plupart des gens s'y étaient attendus. Elle avait tiré son fichu noir jusque sur ses yeux, on eût dit qu'elle était venue assister à un enterrement. Ses traits exprimaient une telle souffrance, que les assesseurs la regardèrent avec gêne et que le président lui fit apporter une chaise.

Mais elle secoua la tête. Elle n'avait rien à dire, si ce n'est qu'elle n'avait pas lu ce qu'avait écrit son mari et qu'elle l'avait adjuré de ne pas envoyer cette lettre. Il avait été bon pour elle, pour sa fille et pour ses ouvriers, mais il avait été comme envoûté.

- Votre fille l'a-t-elle été aussi ? demanda le président à mi-voix.
- Monsieur le Président, elle souffre, murmura-t-elle. Ne vous en prenez pas à elle, ne la faites pas crier.
- Cela ne me paraît pas trop digne de foi, dit le procureur, sans adoucir la voix, que vous ayez adjuré votre mari comme vous le dites. En pareil cas les maris obéissent, ordinairement.

La femme se tourna vers lui et le regarda longuement.

- Je ne sais pas, finit-elle par dire, ce que M. le Procureur entend par "trop digne de foi". Chez nous on croit ou on ne croit pas. Je lis encore la Bible.

Le procureur haussa les épaules et regarda le président. Celui-ci remercia Mme Buschan et fit venir, l'un après l'autre, les divers témoins. Ils n'avaient rien à dire, si ce n'est que le garde forestier avait été un "pilier du régime". Mais ils confirmèrent qu'à leur connaissance il n'avait fait de mal à personne.

On appela ensuite le baron Amédée et on lui fit prêter serment.

Les membres de la cour considérèrent ce témoin avec beaucoup d'attention. Mais, tandis que les deux assesseurs le regardaient du même oeil que s'il avait encore été enfermé derrière des barreaux de fer, avec une sorte d'effroi, comme si pareille chose n'avait pas été possible, on pouvait lire sur les traits du procureur une légère désapprobation : il déplorait qu'un représentant de la classe des "junkers" et des "exploiteurs" eût été élevé par le destin sur un piédestal, qui le mettait au même niveau que le prolétariat misérable. Pour des raisons qu'il eût été difficile de justifier, cela ne cadrait pas avec le "système" de l'accusation, qu'on pût voir là une sorte d'exception, et le procureur eût certainement préféré voir un mineur ou quelqu'un de semblable à la place du baron.

Le président demanda au baron s'il avait eu connaissance du rôle joué par le garde forestier à son égard.

Non, il n'en avait rien su, car, au cours de sa détention, il n'avait jamais été interrogé et personne ne lui avait dit pourquoi on l'avait arrêté.

- Ainsi, poursuivit le président, étant donné que la lettre de dénonciation était introuvable, le garde aurait pu nier les faits, puisque sa femme avait le droit de refuser de témoigner.
- Il en était effectivement ainsi, répliqua le baron et c'était d'ailleurs ce qu'il avait expliqué à l'accusé, la première fois que celui-ci était venu le voir.

Il y eut un léger mouvement dans la salle, et le président attendit qu'il s'apaisât.

- Et qu'a répondu l'accusé, Monsieur le Baron ? demandaleprésident, après un silence.
- Il a répondu qu'il ne pouvait pas passer par la porte de sortie que je lui ouvrais, parce que la Justice devait rester la Justice et parce qu'une erreur devait se payer.
- Mais c'est beau, cela ? reprit le président, au bout d'un moment.
- C'est beau, certes, répliqua le baron.

Le procureur pria le président de l'autoriser à poser quelques questions. Il rangea ses crayons côte à côte, alignés au cordeau, jeta un regard de biais au baron et demanda ensuite, en tournant de nouveau les yeux vers la salle, si le témoin se rendait compte qu'avec ce qu'il appelait cette porte ouverte, il avait voulu soustraire l'accusé à la compétence du tribunal.

- Non, il ne s'en rendait pas du tout compte, répliqua Amédée, en regardant le procureur. Il était établi que nul autre que lui n'avait souffert de ce qu'avait fait le garde.
- C'avait été une atteinte à la justice, rétorqua le procureur d'un ton tranchant.

- Et voudrait-il lui dire, poursuivit Amédée, ce que c'était que la justice ? D'abord en général et ensuite dans ce cas particulier ?

Le procureur rétorqua qu'il était surpris qu'un homme qui avait passé quatre ans en camp de concentration posât pareille question.

- Il y a quatre ans, dit Amédée, c'était la justice de l'Etat qui me faisait arrêter. Aujourd'hui c'est la justice de l'Etat qui peut faire arrêter le garde forestier Buschan. Voilà déjà qui est inquiétant. Or la justice devrait être un facteur d'apaisement, non d'inquiétude.

Le témoin voulait-il dire qu'il éprouverait un sentiment d'inquiétude si la justice condamnait l'accusé ?

- Oui, cela m'inquiéterait fort, répondit Amédée. Quand le garde est venu chez moi et m'a confessé son erreur, je me suis senti apaisé, entièrement apaisé. Et tout ce qui s'ajoutera à cela ne fera que m'inquiéter.

Le témoin ne ferait-il pas mieux, demanda le procureur, de faire un peu plus abstraction de sa propre personne ?

- Volontiers, répliqua Amédée, si M. le Procureur voulait bien faire un peu abstraction de la sienne. J'ai vu beaucoup d'hommes tels que vous, poursuivit-il, après une pause. Quatre années représentent un long séjour. Il y en avait beaucoup, parmi eux, qui ne faisaient que recevoir les coups, mais aussi un certain nombre qui en donnaient également pour n'être pas battus eux-mêmes. Et, pour ma part, je ne voudrais pas qu'il y eût encore des coups, maintenant. La justice ne frappe pas. Ce sont les juges qui frappent.

Les assesseurs regardaient le baron avec égarement, comme s'il avait parlé une langue oubliée depuis des millénaires. Le président tenait silencieusement les yeux fixés sur son crayon, qui semblait avoir provisoirement trouvé une position d'équilibre.

- Le témoin voulait-il dire par là que lui, le procureur, avait frappé les autres ? demanda l'avocat général, furieux.

- Ce n'est naturellement pas ce que je veux dire, répondit Amédée avec calme. Pour la bonne raison que je l'ignore. Seuls d'autres témoins pourraient le dire, ou le contester. Du reste cela importe peu. La seule chose qui compte, c'est que le garde forestier Buschan ait eu foi en ses idées ou qu'il ne l'ait pas eue. Qu'il les ait répudiées ou qu'il leur soit resté fidèle. Quiconque aujourd'hui est condamné pour ses idées subit la même injustice que nous, qui avons été condamnés pour les nôtres. Or, nous ne voulons pas du même régime, nous en voulons un autre. Un meilleur. Sinon nos souffrances auront été vaines.

- Vous-mêmes, Monsieur le Baron, demanda le Président en posant son crayon sur le tapis vert de la table, vous ne gardez pas rancune à l'accusé ?
- Pas le moins du monde, répliqua Amédée. Je n'ai pour lui que de la reconnaissance.
- De la reconnaissance pour quoi, Monsieur le Baron ?
- Pour m'avoir appris où se rend la justice, le seul endroit où elle puisse se rendre.
- Et où est-ce, Monsieur le Baron ? demanda-t-il à mi-voix.

- Ici, répliqua Amédée, en montrant son coeur.

[fin de l'extrait] /////////////////////////////////////////////////////////////////////
Même auteur, même ouvrage :
[#] L'homme qui se prenait pour l'empereur (autour de la carte IV)
[
#] Etre comme un enfant (autour de la carte V LE PAPE)

[#] La nuit où mon aïeul conduisit l'Enfant Jésus (autour de la carte VII LE CHARIOT)

Autres auteurs germaniques :
[#] Enfants au soleil de Venise - Franz WERFEL (autour de la carte XVIIII LE SOLEIL)

Extraits de littérature française :
Aggrippa d'AUBIGNE : Le Roi idéal fin XVIe siècle [#] - BOSSUET (1627-1704) : Oraison funèbre d'une abbesse [#] - Jacquemard GIELEE (°1240) : [#] - François VILLON (1431?-1480?) : la Ballade des Pendus [#] - VOLTAIRE : La Roue de Fortune [#]


 

L  I  E  N  S

Ernst WIECHERT (1887-1950), écrivain allemand anti-nazi
http://fr.wikipedia.org/wiki/Ernst_Wiechert
http://www.larecherchedubonheur.com/article-22523453-6.html
http://berardjean.blog.lemonde.fr/2010/07/05/ernst-wiechertun-ecrivain-allemand-anti-nazi-un-humaniste-au-grand-coeur/