Un traîneau dans le Grand Nord, pour commenter l'image du très fier "Chariot" des tarots ...

Carte VII LE CHARIOT [#]
Conversion [#][#][#]

Ernst WIECHERT (1887-1950) : Missa Sine Nomine
roman traduit de l'allemand par Jacques Lévy, CALMANN-LEVY 1953
[extrait p. 110-113]
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- Voici ce que racontait mon grand-père, commença-t-il :
"Quand le père de mon père était cocher, il avait un maître sévère, au verbe prompt. Il avait longtemps fait la guerre, au temps de l'empereur Napoléon. C'était un maître dur, mais il en avait vu aussi de dures dans ses chevauchées, et il était habitué à commander, non à obéir.

"Un soir de Noël, mon bisaïeul sortait avec lui d'une petite ville; il allait vite, car c'était déjà l'heure d'allumer l'arbre. Ils s'étaient attardés, et la neige tombait à gros flocons. Il y avait aussi des loups dans les bois, dans ce temps-là; ils avaient allumé les lanternes de leur traîneau et le maître tenait un fusil sur ses genoux.

"Quand ils sortirent du bois et que les lumières du château leur apparurent toutes pâles, mon bisaïeul tira soudain les rênes de ses quatre chevaux, car, à la lueur des lanternes, il avait vu un enfant au bord du chemin. C'était un petit enfant, un garçon, la neige couvrait ses épaules. Et mon bisaïeul raconta qu'il avait pris peur, car cet enfant n'avait point de neige sur les cheveux, il n'en avait que sur les épaules. Or il neigeait fort.Mais ses cheveux étaient comme de l'or, sans un seul flocon de neige.

"L'enfant avait tendu la main droite, la paume en haut, comme s'il voulait qu'on lui donnât quelque chose. Il avait l'apparence d'un enfant de journalier. Son visage était gai et souriant. Il était tout seul, à l'orée de cette profonde forêt et, maintenant que les clochettes du traîneau ne tintaient plus, on entendait dans le lointain les hurlements des loups.

"Les chevaux ne bougeaient pas, ils n'avaient pas peur.

- Continue, Christophe, cria le maître avec impatience. Il est tard.

"Mais mon bisaïeul ne partit pas. Il avait joint sur les rênes ses mains engoncées dans de lourds gants fourrés et regardait l'enfant. Il raconta plus tard qu'il était impossible de détourner les yeux de cet enfant.

"-En avant, Christophe ! cria son maître, en se levant dans le traîneau.

"Mais mon bisaïeul ne partit pas. Il souleva la couverture qu'il avait sur les genoux, l'enfant posa le pied sur le patin du traîneau et s'assit à côté de mon bisaïeul. Il ne cessait de sourire.

"Le maître se mit dans une colère telle, qu'il s'oublia. Il n'en voulait pas à l'enfant, mais à mon bisaïeul, qui ne lui avait pas obéi et c'était cet enfant qui en était cause.

"Le maître était debout dans le traîneau; son uniforme étincelait sous ses fourrures.Il saisit l'enfant par les deux épaules et voulut le pousser dans la neige.

"Mais l'enfant ne bougea pas. Il était assis, il examinait les chevaux, dont les lanternes projetaient les grandes ombres dans la neige et souriait. Mon bisaïeul tenait les rênes, il regardait. Il raconta qu'il n'aurait pas pu lever le petit doigt. Un frisson le parcourut, mais il n'avait pas peur.

"Alors le maître sauta en bas du traîneau avec un juron effroyable. C'était un juron qu'il avait appris à la guerre, dans les affres de la mort. Debout à côté des patins, il leva les deux bras et voulut arracher l'enfant du traîneau.

"Mais l'enfant ne bougea pas. Il leva même les deux mains, comme pour montrer qu'il ne se tenait pas. Et il sourit.

"La neige continuait à tomber, sous la lumière des lanternes et il y avait un tel silence que mon bisaëul entendait battre son coeur.

"- Montez, maître, dit-il tout bas. Pour l'amour du Christ, montez !

"Et le miracle fut que le maître obéit. Il remonta, et ils continuèrent leur chemin. Mon bisaïeul pouvait de nouveau bouger les mains. L'enfant était assis, silencieux, à son côté. Sur ses cheveux d'or on ne voyait pas le moindre flocon de neige.

"Et quand ils entrèrent dans la cour du domaine, ils eurent grand-peur. Car, à l'instant où le traîneau passait sous le blason du portail, toutes les fenêtres du château, toutes les chaumières, les écuries et les étables s'illuminèrent d'un seul coup. Toute la cour en fut éclairée. C'était une lumière, disait mon bisaïeul, qui n'était pas de cette terre. Et tous les paysans sortirent de chez eux; les bêtes passèrent la tête à la porte de toutes les écuries et des étables, comme si on les avait détachées. Les chevaux, les vaches, les moutons. Et tous regardèrent, sans faire le moindre bruit, le traîneau décrire une vaste courbe et s'arrêter devant le perron. Et tous virent l'enfant, tous. Il n'y en eut pas un seul qui ne l'eût vu.

Il descendit du traîneau le premier. A vrai dire, racontait mon bisaïeul, il ne descendait pas, il planait. Sans pesanteur, comme un flocon de neige. Il se retourna une fois vers le traîneau, sourit et, traversant la cour, il entra dans la chaumière où un enfant était à l'agonie. Tout le monde savait qu'il ne passerait pas la nuit de Noël.

"Et quand l'enfant du traîneau franchit le seuil de la chaumière, toutes les lumières de la cour s'éteignirent d'un seul coup. Les gens étaient comme éblouis et ils durent aller à tâtons dans les étables pour rattacher les bêtes.

"Mais mon bisaïeul descendit du traîneau et aida son maître à monter l'escalier, car il ne pouvait marcher tout seul. Et à l'intérieur, dans le grand vestibule où se trouvait l'arbre de Noël, entre les murs ornés de ramures de cerfs, de tableaux et d'oiseaux empaillés, le baron jeta un coup d'oeil circulaire, comme s'il s'était trouvé dans une grande forêt inconnue, et il dit d'une voix qu'on ne lui avait jamais entendue : "Je te remercie, Christophe ..."

"Or l'enfant du journalier guérit pendant la nuit ...

"- Oui, conclut Christophe de sa voix douce et basse, ce fut la nuit où mon bisaïeul conduisit l'enfant Jésus.

Et il se leva, prit une braise dans le feu pour allumer sa pipe, et se rassit au bord de l'âtre.

[fin de l'extrait] //////////////////////////////////////////////////////////////////
Même auteur, même ouvrage :
[
#] L'homme qui se prenait pour l'empereur (autour de la carte IV)
[#] Etre comme un enfant (autour de la carte V LE PAPE)
[#] Le lieu de la Justice (autour de la carte VIII)

Autres auteurs germaniques :
[#] Enfants au soleil de Venise - Franz WERFEL (autour de la carte XVIIII LE SOLEIL)

Littérature française citée dans le blog :
Aggrippa d'AUBIGNE : Le Roi idéal fin XVIe siècle [#] - BOSSUET (1627-1704) : Oraison funèbre d'une abbesse [#] - Jacquemard GIELEE (°1240) : [#] - François VILLON (1431?-1480?) : la Ballade des Pendus [#] - VOLTAIRE : La Roue de Fortune [#]

 

L  I  E  N  S

Ernst WIECHERT (1887-1950), écrivain allemand anti-nazi
http://fr.wikipedia.org/wiki/Ernst_Wiechert
http://www.larecherchedubonheur.com/article-22523453-6.html
http://berardjean.blog.lemonde.fr/2010/07/05/ernst-wiechertun-ecrivain-allemand-anti-nazi-un-humaniste-au-grand-coeur/

ALBUM PHOTO sur l'Enfant Jésus, l'humour pour l'amour chez Ste Thérèse d'Avila (carmel de Mende) : http://catholozere.cef.fr/spiritualite/statues.html