A quoi servaient vraiment les hautes tours à la fin du Moyen Age ...

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Jacques HEERS (agrégé d'histoire, directeur du département Histoire médiévale à la Sorbonne)
Le Moyen Age, une imposture, Coll. Vérités et Légendes, PERRIN 1992
[extrait pp. 200-204 ] ////////////////////////////////////////////////////////////////

[...] les témoignages abondent et tous vont dans le même sens. Lorsqu'elle est livrée à elle-même, sans contrôle royal ou princier, la ville passe le plus clair de ses jours à se battre, à attaquer ses voisines, et surtout à se déchirer en conflits sanglants, véritables guerres civiles, acharnées, inexpiables.

Les cités marchandes d'Italie, toujours montrées en exemples de "paix urbaine", manifestaient un effroyable appétit de conquêtes.

  • Chaque année ou presque vers le mois de mai, Florence, Sienne, Lucques, ces villes-fleurons d'une civilisation délicate, armaient leurs milices et les envoyaient envahir les pays d'alentour, afin d'agrandir davantage leur contado, leur seigneurie.

  • Les braves marchands et artisans de ces milices coupaient les vignes et les arbres fruitiers, razziaient et rasaient les villages sans défense. Au pied des murailles de la cité ennemie, ils dressaient un camp, provoquaient les assiégés par diverses manières de fort mauvais goût, lançaient ordures et cadavres d'animaux par-dessus l'enceinte afin d'empester l'air et provoquer des épidémies.

  • A la fin de l'été, ces bandes de pillards, hommes-citoyens de la commune, rentraient chez eux chargés de butin : prisonniers (femmes et enfants surtout car ils massacraient les hommes), boeufs et chevaux, blés et vins.

  • Le triomphe, hérité ou plutôt copié de ceux de la Rome antique, exaltait ces victoires et donnait occasion à différents concours d'allégresse, prétextes avant tout à humilier les vaincus.
    ------> esthétique du triomphe à Florence, cf. [#]

Face à ces guerres entre cités, les guerres féodales entre seigneurs brigands pouvaient faire figure de chevauchées d'amateurs.

 

A l'intérieur de la cité, les luttes entre les factions dominées par les familles de nobles-marchands, se perpétuaient d'année en année : luttes irréductibles pour la conquête du pouvoir où s'affrontaient des "partis", mal définis souvent et fluides mais toujours maintenus en alerte par les désirs de vengeance, par des haines recuites; non la concorde mais, jour après jour, la haine.

  • Les chroniqueurs attentifs rappellent complaisamment ces combats de rues; mais, souvent, se lassent de toujours se répéter et se contentent de noter les rares années où la cité vit en paix, sans "nouveautés", sans "rumeurs de peuple" dans les rues.

  • Ce ne sont pas là de petits jeux guerriers, mais de véritables engagements armés, aux carrefours, près des portes de la muraille, surtout du haut des tours et des barricades dressées en hâte pour faire de tout un quartier une véritable forteresse. Les hommes du parti vaincu, poursuivis, traqués sans rémission, étaient massacrés sur place ou "jugés" en hâte et, pour l'exemple, décapités sur la place publique, leurs corps privés de sépulture, livrés à des troupes d'enfants qui les promenaient de rue en rue, les dépeçaient. Images d'horreurs que nos livres ne montrent pas souvent ...

[...]

Les hautes murailles, carcans de pierre, élevées à grands frais, faisaient inévitablement de la cité un monde clos, aussi protégé, aussi surveillé que le plus arrogant des châteaux de nos seigneurs brigands.

  • Les villes voyaient dans ces remparts, dont la construction devait manger une bonne part de leurs ressources, une défense efficace contre les attaques armées; pas seulement contre les envahisseurs de l'étranger mais plutôt, en fin de compte, contre les entreprises sournoises, inopinées, des rebelles exilés, de ceux que nos chroniques nomment, en toute simplicité, le "parti du dehors".

  • Hantise de la trahison, obsession du complot, suspicion et gardes renforcées, délations, emprisonnements et exécutions des complices ou supposés tels, accablés alors d'injures,  [...] ainsi vivait jour après jour la bonne ville marchande.

  • Chaque famille qui voulait compter devait se garder, dresser des palais aux murs couronnés de créneaux et des donjons en plein coeur de la cité; pendant plus de trois siècles, à partir des premières années 1100, la ville "bourgeoise" d'Italie se couvrait de forteresses privées.

C'est là un des traits essentiels du paysage urbain qui, généralement, nous échappe complètement tant ce phénomène des guerres civiles a été volontairement occulté.

  • Les tours de pierre ou de brique, de cinquante à cent mètres de haut, disaient très fort le pouvoir du clan ou du parti, sa volonté d'accueillir les amis lors des combats de rue.

  • Les rares vestiges qui nous en restent ne donnent (à Bologne, à San Gimigniano même) qu'une idée très lointaine de ces "forêts de tours" que les peintres savaient alors évoquer de façon saisissante.

  • On pouvait certainement compter plus d'une centaine de tours seigneuriales (des grandes familles de marchands donc) dans Florence, et, à Bologne, plus de deux cents dans les années 1250-1280. [**] Visage de ville dressée, de ville guerrière, assemblage forcément hétéroclite de camps retranchés ...

 

4183293289_a6cf3d3e6bForce est d'en admettre l'idée : la ville ne s'apaise que lorsqu'elle trouve un maître et perd ainsi sa part d'indépendance. Dès qu'ils retournent à Rome après le grand schisme, au XVe siècle, les papes arrivent à conquérir peu à peu, quartier par quartier, la cité des nobles et leurs forteresses, à percer de grandes rues droites à travers le tissu inorganique des secteurs réservés, jusque-là dominés par les familles nobles. [...]

Vue de Florence, Liber Chronicarum (1493)
bibliodyssey.blogspot.com

 

  • En un mot, la ville de "commune" ne trouve la paix et l'ordre que lorsqu'elle cesse d'exister : à Florence lorsque les Médicis accaparent une à une toutes les charges et s'imposent seigneurs de la ville; à Pise et à Lucques de même; à Ferrare surtout et dans les villes du Nord de la péninsule soumises, les unes après les autres, à une dynastie de comtes ou de ducs (Vérone, Milan, Mantoue...).

  • Dans les autres pays d'Europe, cette paix urbaine s'est trouvée assurée bien plus tôt par les conquêtes des rois ou des princes qui firent raser les forteresses privées et réduisirent les clans guerriers à l'obéissance : en Ile-de-France, en Picardie et en Artois dans les années 1100; dans le Languedoc aussitôt après la conquête royale lors de la croisade des Albigeois. 

  • Si bien que la ville française, ville capétienne soumise au roi, sans véritable commune, connut certainement un destin beaucoup plus calme que les cités d'Italie réputées républiques marchandes, présentées volontiers comme des modèles de réussite dans la voie des libertés.

De plus, il est aisé de remarquer que les villes soumises au prince ou au tyran connaissent, dès que faiblit l'autorité de ce maître, de dramatiques sursauts de particularismes, des débordements d'intolérance, des affrontements d'une effarante cruauté; non pas de simples désordres, revendications sociales et émois d'un moment, mais de véritables guerres civiles et parfois des tueries sur lesquelles les meilleurs ouvrages ne jettent communément qu'un jour plutôt discret [...]

  • A Barcelone, à partir des années 1430, lors des compétitions, conflits et intrigues qui dressaient la faction de la Biga contre celle de la Busca.

  • Enfin et surtout, d'une façon dramatique à Paris où les troubles de la Guerre de Cent Ans, l'invasion étrangère et les menaces qu'elle faisait peser sur la ville, la peur des brigands qui ravageaient les campagnes alentour, les faiblesses du pouvoir royal (roi prisonnier ou malade, régences difficiles, querelles entre les princes du sang) provoquèrent, à trois reprises au moins, en 1357-1359, 1380-1382, 1413-1418, de graves émeutes.

  • Ces "révoltes" parisiennes, d'origines certes et de natures complexes, ont à chaque fois livré la ville aux voleurs, aux pilleurs et aux tueurs. Mais pas toujours d'une façon anarchique et inconsidérée : les meneurs comptaient, dénombraient et dénonçaient les adversaires désignés comme accapareurs, affameurs, corrupteurs, responsables de la misère populaire. [...] Partisans d'Etienne Marcel ou du dauphin, puis Armagnacs et Bourguignons eurent leurs signes de ralliement, leurs sociétés politico-religieuses, en forme là encore de confréries. Tout semblait permis pour assouvir les haines et les vengeances. Aucun gouvernement municipal ne montre alors ni capacité ni volonté de s'y opposer.

  • Tel s'impose, à la lecture de nos textes, le spectacle de cette ville, capitale du royaume, laissée sans maître ni tutelle : plusieurs centaines de cadavres (cinq à six cents) dans la seule nuit du 28 au 29 mai 1418, les prisonniers massacrés (déjà...) dans leurs cellules, les bandes de tueurs lâchées dans les rues, la cité entière saisie d'une folie meurtière.

[*]  J. HEERS : Les Partis et la Vie politique dans l'Occident médiéval, Paris, 1981 
[**] G. GODAZZINI : Delle torre gentilizie di Bologna e delle famiglie alle quali prima appartennero, Bologne, 1875

[fin de l'extrait] //////////////////////////////////////////////////////////////////////
Même auteur, même ouvrage :
[#] L'Antiquité, bien connue du Moyen Age (Heers) (Symbolique - Histoire de l'art)
[#] Supercherie : la papesse Jeanne (carte II LA PAPESSE)
[#] [PAPE][LAURIERS] Pie II Piccolomini (1405-1464) (carte V LE PAPE - XXI LE MONDE)
[#] [COLONNE] usage dans la Rome Renaissante (carte XI LA FORCE)
Même auteur, extrait d'un autre ouvrage :
[#] [CHAR DE TRIOMPHE] dans la Florence des Médicis

 

L  I  E  N  S 

L'AUTEUR DU TEXTE :
Jacques HEERS (1924-2013) historien médiéviste français, Prof. Honoraire à Paris IV : fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Heers

HISTOIRE :
La Guerre civile des Armagnacs et Bourguignons (XVe s
) : 
clio-cr.clionautes.org/spip.php?article2509
www.histoire-fr.com/valois_charles6_2.htm

Histoire de cités marchandes italiennes (textes de Jacques Heers) : 
Florence : www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/florence_cite_subtile.asp
Sienne : www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/sienne_la_silencieuse.asp

les Médicis : 
www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/les_medicis_hommes_d_argent_hommes_d_etat.asp
Histoire de l'art en Italie :  www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/italie/

 

ILLUSTRATIONS :

       Vue de Florence, gravure du Liber Chronicarum (Chroniques de Nüremberg), 1493 -
       source : http://bibliodyssey.blogspot.com/2009/12/liber-chronicarum.html

       La Porte close, enluminure d'un Ars Moriandi, XVe s., France du Sud-Est, BM de Marseille, Ms 089
       source : http://www.culture.gouv.fr/public/mistral/enlumine_fr