Oh! Certes, cette Agnès de Bourgogne (ou de Poitou) n'est contemporaine d'aucun jeu de tarot. Il s'en faut de plusieurs siècles. Mais une telle IMPERATRICE, qui renvoie les BATELEURS, est l'amie d'un saint ERMITE, et le soutien d'un PAPE, ne pouvait que figurer dans le blog. On connaît surtout son fils pour l'épisode fameux de Canossa, entre un PAPE et un EMPEREUR (extrait suivant).

III L'IMPERATRICE [#] IV L'EMPEREVR [#]
suite du texte : Mathilde de Toscane [#]
voir aussi : Femmes, pouvoir, Moyen Age [#]

Régine PERNOUD : La Femme au temps des cathédrales, STOCK 1980
[extrait pp. 239-243  ] ///////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////

  

La scène de Canossa a eu lieu le 28 janvier 1077 : ce jour-là, l'empereur Henri IV a été relevé de l'excommunication prononcée contre lui, grâce à l'intercession de la comtesse Mathilde, qui en son château de Canossa avait accueilli le pape Grégoire VII. Mais l'an 1077 est aussi l'année de la mort de l'impératrice Agnès, mère de ce même Henri IV. Figure extrêmement attachante, elle avait eu une vie des plus mouvementées dont les divers épisodes ne sont pas ici indifférents, puisqu'ils montrent la participation des femmes à ce pouvoir impérial qui pour nous reste personnifié par un Charlemagne ou un Frédéric II.

[Agnès de Bourgogne épouse l'empereur germanique]

  • Agnès, l'impératrice, est la fille d'Agnès de Bourgogne et de Guillaume le Grand, Guillaume V, comte de Poitou et duc d'Aquitaine [...]. Agnès de Poitou n'a guère le temps de connaître son père puisqu'elle n'a que cinq ou six ans lorsqu'il meurt en 1030; sa mère, Agnès de Bourgogne, se remarie deux ans plus tard avec le comte d'Anjou Geoffroy-Martel; Agnès de Poitou cependant, reste auprès de son frère ou plutôt demi-frère aîné (Guillaume le Grand s'était marié trois fois), puis est confiée à son oncle, le comte de Bourgogne Renaud. C'est dans son entourage qu'elle est remarquée, alors qu'il séjourne à Besançon, par l'empereur Henri III. Elle l'épouse en 1043.
  • Les noces qui sont célébrées à Ingelheim frappent les contemporains parce que, au contraire de ce qui se passe habituellement, elles ne rassemblent que bien peu de cette "multitude infinie d'histrions et de jongleurs" que l'on avait coutume de voir en semblable circonstance. Certains clercs proches d'Henri III, souverain fort instruit et d'une grande piété, s'étaient, en effet, beaucoup alarmés de son projet de mariage avec une princesse de France : ce qui venait d'Occident leur paraissait frelaté, peu compatible avec les traditions austères de l'Empire germanique. L'abbé Siegfried de Gorze écrivait à l'un de ses amis : "Une chose surtout nous inquiète : l'honnêteté du royaume, qui du temps des anciens empereurs se manifestait dans la manière de se vêtir et de se comporter autant que par les armes et les chevauchées, est aujourd'hui bien oubliée" [...] Sans doute fut-il rassuré en voyant, lors de ce mariage, l'empereur et son épouse disperser la foule des amuseurs traditionnels : mimes, jongleurs et bateleurs; "donnant à tous un utile exemple", ajoute un autre chroniqueur, satisfait qu'ils ne se laissaient pas contaminer par les modes françaises ...
  • Agnès de Poitou, princesse elle-même cultivée et dévote, allait être continuellement associée à son époux dans les éloges décernés à celui-ci, dont on a fait remarquer qu'il réalisait une heureuse synthèse, un juste équilibre entre la culture occidentale, celle de France ou d'Italie, et l'influence germanique, saxonne, dans la lignée d'un Charlemagne et d'un Otton le Grand.
  • Henri II était le digne élève de ce Wipon qui avait formé ses jeunes années et lui disait : "Notitia litterarum, lux est animarum" (La connaissance des lettres est la lumière des âmes), et il suffira, pour souligner la valeur de Wipon en tant que poète, d'indiquer qu'il est l'auteur de la belle séquence pascale Victime pascali laudes. Quant à Agnès, elle est toute pénétrée de l'influence clunisienne alors dans son plein éclat; c'est à cette époque qu'on bâtit la merveilleuse abbatiale et que les moines de Cluny parviennent à faire accepter partout les institutions de paix : la paix de Dieu, qui est la première distinction dans l'histoire entre militaires et population civile, cette dernière - les clercs, les paysans, les femmes - devant être respectée, et la trêve de Dieu par laquelle les combats sont interdits du mercredi soir au lundi matin.
    -----> Chevalerie et trêve de Dieu (Ivan Gobry) [#]
    Une miniature du temps est parfaitement expressive : elle représente, sur un fond d'or, la Vierge assise sur un trône, prenant de sa main droite l'ouvrage que lui tend l'empereur tandis que de la gauche elle bénit Agnès l'impératrice.

GOSLAR Palais impérial jusqu'en 1253 - overblogdotcomGOSLAR (Basse-Saxe), Allemagne
Palais impérial jusqu'en 1253
Cliché : aurore-et-gabriel.overblog.com

Epoque de grand rayonnement de l'empire, où s'épanouit la vie littéraire et artistique, où sont achevés des édifices aussi remarquables que la cathédrale de Spire, Saint-Michel de Hildesheim et le palais impérial de Goslar.

De tout son pouvoir, Henri III avait favorisé le mouvement de réforme de l'Eglise qui s'ébauchait avec l'avènement de l'évêque Bruno de Toul, devenu le pape Léon IX, puis de son successeur Victor II, l'un et l'autre prélats dignes et pieux. "Tu as tranché du glaive de la divine vertu les têtes multiples de l'hydre qui a nom simonie.", lui écrivait saint Pierre Damien, l'ardent ermite de Fonte Avellana qui fut le grand apôtre de la réforme de l'Eglise en cette époque entre toutes troublées; il appelait l'empereur le "nouveau Daniel".

 

[Veuve et privée de son fils]

Mais celui-ci était mort trop tôt : dès 1056, à trente-neuf ans. Sa veuve Agnès exerce alors le pouvoir et le fait avec une prudence remarquable. Elle réprime des tentatives de révoltes qui éclatent en Flandre, en Saxe, en Franconie; partout elle ramène le calme, mais doit en compensation se défaire de son autorité sur quelques parties de l'empire, la Souabe, la Carinthie, la Bavière, concessions indispensables pour maintenir un ordre qu'elle sent précaire. Elle accueille le fils du roi de Hongrie, Salomon, qui avait été évincé par son oncle, et lui fait rendre son royaume.

Son action politique est donc ferme et sage, lorsqu'un coup de théâtre se produit : au mois d'avril 1062, elle se trouve à Kaiserswerth avec son fils, quand celui-ci lui est enlevé par un audacieux coup de main, qui est aussi un coup d'Etat préparé par le nouveau duc de Bavière, Otton, et par l'archevêque Annon de Cologne, qui sera bientôt supplanté par un autre personnage hautement inquiétant, l'évêque de Brême Adalbert. C'est lui qui prend en main à la fois l'éducation du jeune prince (Henri IV est alors âgé d'une dizaine d'années) et le soin des affaires du pays.

Agnès, frustrée dans sa tâche politique et maternelle, consciente de l'impossibilité de reconquérir le pouvoir qui lui a échappé, gagne en Piémont le monastère de Fruttuaria, où elle prend le voile. De là elle adresse un appel à saint Pierre Damien; elle se faisait de continuels reproches de n'avoir su prévenir une trahison brutale qui compromettait non seulement les destinées de l'Empire, mais aussi la réforme de l'Eglise, désormais mise en péril par les prélats entre les mains desquels est tombé le jeune Henri IV. Elle ne se trompait pas : Adalbert de Brême se complait à flatter les passions que le jeune prince manifeste de bonne heure et l'entoure de familiers peu recommandables, si bien qu'Henri IV ne tarde pas à révéler des tendances fort opposées à celles de ses parents.

Agnès va gagner Rome, où bientôt la rejoint sa belle-soeur, Hermensent, la veuve du comte de Poitou Guillaume VII Aigret. Avec saint Pierre Damien, elle noue une amitié spirituelle qui évoque un peu celle de l'évêque Fortunat et de la reine Radegonde à Poitiers quelque cinq cent ans plus tôt.
-------> Premières abbesses [#]

 

[des amitiés spirituelles]

Le contraste est extraordinaire entre l'état de guerre civile, d'insurrection, d'anarchie qui renaît dans l'empire sous le coup des passions et des ambitions du jeune empereur, et cette sérénité mystique qui éclôt à Rome - objet des convoitises impériales - et dont témoignent les lettres qu'échangent l'impératrice et ce même Pierre Damien :
"Pour que passe en tes entrailles cette sève de l'amour divin, que la flamme cachée d'une douceur intérieure pénètre ton coeur, cette flamme qu'ignore le malheureux monde et tout esprit charnel." Ou encore, en des accents qui déjà sont ceux de l'amour courtois : "Où est mon trésor, là est mon coeur; mais dans le péril, mon trésor, c'est le Christ sans aucun doute, et comme je sais qu'il est caché dans ton coeur comme dans une chasse, je te considère comme la chambre même du trésor céleste; c'est pourquoi je ne te quitte pas en quelque lieu que tu ailles." Ou encore : "Tandis que dans la tristesse je m'afflige chaque jour de ton absence, je ne suis pas vraiment moi-même avec moi, mais je soupire d'une tristesse nouvelle à sentir mon coeur loin de moi."

Agnès suscite aussi d'autres amitiés, notamment celle du mystique italien Jean de Fécamp, qui lui dédie un traité, De la contemplation divine. Elle est, en fait, le centre d'une vie spirituelle fervente dans laquelle baignent également Mathilde de Toscane et sa mère Béatrice, jadis traitées en ennemies puis libérées par l'empereur Henri III. Celui-ci avait dû sévir contre le second époux de Béatrice, le duc Godefroi de Basse-Lorraine, personnage remuant qui, fort de l'accroissement de puissance que représentait le mariage toscan, était entré en révolte ouverte. En quelques mois, l'empereur l'avait mis à la raison et avait fait prisonnières Béatrice et Mathilde (alors une fillette de neuf ans, fille du premier lit); il avait d'ailleurs libéré les dames et gracié le duc juste avant sa mort.

Une lettre émouvante du pape Grégoire VII à l'impératrice Agnès associe ses efforts à ceux de Mathilde [de Toscane] et de sa mère. De fait, les papes ne trouveront nulle part soutiens plus dévoués qu'en la personne de ces trois femmes. "Nous savons combien vous avez travaillé à la paix et à la concorde de l'Eglise universelle ... Sache votre Eminence que ces temps-ci, vivant de grandes souffrances pour la cause de saint Pierre, premier des Apôtres, nous avons reçu une aide efficace de Béatrice et de notre fille Mathilde qui sont venues jour et nuit à notre aide, suivant votre exemple, vous imitant comme fidèles disciples, vous qui fûtes leur dame et maîtresse." [...]

En effet, dans les difficultés qui vont suivre, le rôle de Mathilde de Toscane sera de tout premier plan. Grégoire VII, qui entretient avec elle toute une correspondance, la désigne avec sa mère Béatrice comme "les soeurs et les filles de saint Pierre"; elles assisteront en personne aux synodes romains qui, en 1074 et 1075, mèneront avec ardeur la réforme ecclésiastique.

suite du texte -----> Mathilde de Toscane [#]

[fin de l'extrait]/////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////
Même auteur, même ouvrage, autres extraits :
[#] Art gothique : mouvement et symboles (Symbolique - Histoire de l'Art)
[#] Chevalerie (Cavaliers)
[#] Dhuoda : Le Manuel pour mon fils (IXe s.) (Papesse, Impératrice)
[#] La condition féminine sous l'Antiquité (Papesse)
[#] [ABBESSE] Les premières abbesses (Papesse)
[#] [LIVRE] Femmes, livres et religion au Moyen Age (Papesse, Impératrice)            

[#] Le droit de la femme mariée (Impératrice, Justice)
[#] [TABLE][GANTS] biens d'un ménage au Moyen Age
[#] Mathilde de Toscane (Impératrice, Empereur, Pape)

[#] Les deux hommes en moi (Amoureux, Soleil)
[#] Abbaye Maison-Dieu de Saint Morillon (Maison Dieu)
[#] Fabiola et les premiers hôpitaux (XVI)
[#] Vêtements de femme au Moyen Age


L  I  E  N  S 

 

L'AUTEUR DU TEXTE :
Régine PERNOUD (1909-1998) : fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9gine_Pernoud

PERSONNAGES CITES :
l'impératrice Agnès (+ Rome, 14/12/1077) : fr.wikipedia.org/wiki/Agn%C3%A8s_d%27Aquitaine
son époux Henri III, empereur : fr.wikipedia.org/wiki/Henri_III_du_Saint-Empire
son fils, Henri IV, empereur : www.newadvent.org/cathen/07230a.htm
en.wikipedia.org/wiki/Henry_IV,_Holy_Roman_Emperor
Saint Pierre Damien (1007-1072) : www.newadvent.org/cathen/11764a.htm
le mystique Jean de Fécamp (ca990-1078) : fr.wikipedia.org/wiki/Jean_de_F%C3%A9camp
Mathilde, comtesse de Toscane : www.newadvent.org/cathen/10049b.htm
Béatrice de Bar, sa mère : fr.wikipedia.org/wiki/B%C3%A9atrice_de_Bar_(-1076)
le pape Grégoire VII : www.newadvent.org/cathen/06791c.htm
le moine Wipo de Bourgogne : www.newadvent.org/cathen/15660a.htm

www.histoire-fr.com/germanie_et_eglise_querelle_des_investitures.htm
Lettres échangées entre Grégoire VII et Henri IV (Latin/Anglais) :
ldysinger.stjohnsem.edu/@texts2/1070_hild_greg-7/03_letters1.htm

LIEUX CITES :
Goslar, Basse-Saxe, Allemagne : www.ovpm.org/fr/allemagne/goslar

CONTEXTE CULTUREL :
la séquence pascale Victimae pascali laudes : www.newadvent.org/cathen/15407a.htm
fr.wikipedia.org/wiki/Victim%C3%A6_paschali_laudes
L'ordre de Cluny : www.newadvent.org/cathen/04073a.htm (en Anglais)
L'ordre de Cluny : fr.wikipedia.org/wiki/Ordre_de_Cluny (en Français)
Les ermites de Fonte Avellana : www.newadvent.org/cathen/06128a.htm (en anglais)
it.wikipedia.org/wiki/Monastero_di_Fonte_Avellana (en italien)