Une femme titrée et quasi-reine résiste à un empereur pour protéger le pape ... Trois personnages des cartes de tarot dans une histoire vraie et marquante ...

carte III L'IMPERATRICE [#] - IV L'EMPEREVR [#] - V LE PAPE [#]
voir aussi Femmes, pouvoir, Moyen Age
[#]

Régine PERNOUD : La Femme au temps des cathédrales, STOCK 1980
[extraits pp. 237-246] /////////////////////////////////////////////////////////////////


On est toujours surpris, lorsqu'on étudie l'oeuvre des historiens du XIXe et du début du XXe siècle, y compris les meilleurs, de constater à quel point ils sont, si l'on peut dire, ingénument masculins. A se demander s'il ne serait pas nécessaire, à propos de la période féodale, de revoir cette oeuvre en rectifiant les positions, afin de tenir compte de l'action des femmes autant que de celle des hommes. Du reste, c'est ce que commande le retour aux sources, car les contemporains de l'époque, eux, donnent tout naturellement aux femmes la place qui leur revient alors.

Ainsi de l'épisode fameux de Canossa. L'expression "aller à Canossa" signifie encore : aller au-devant d'une humiliation, d'un repentir. On sait que l'empereur germanique y fit pénitence et demeura trois jours à attendre le pardon du pape, les pieds dans la neige. Scène qui ne manque pas de grandeur dramatique et qui a été maintes fois racontée, en vers et en prose. On y trouve occasion de prendre la mesure de deux pouvoirs, le spirituel et le temporel, à travers la lutte hugolienne entre "ces deux moitiés de Dieu : le pape et l'empereur". Dans les anciens manuels scolaires, cette lutte se résumait à ce qu'on appelait du terme assez sybillin de "querelle des investitures". De quoi s'agissait-il en réalité ? De la liberté réciproque de l'Eglise et de l'Etat, des rapports du spirituel et du temporel, si clairement définis par le "Rendez à César ..." de l'Evangile, mais d'une application si constamment épineuse dans la pratique.

Durant la période impériale de l'Europe, en effet, de la fin du VIIIe  à la fin du XIe siècle, Charles Martel, puis Charlemagne et leurs descendants avaient pris l'habitude de désigner les évêques, les abbés, un peu comme ils en usaient pour les comtes ou les barons; et comme à l'époque tout se traduit par des gestes traditionnels, ils "investissaient" d'un diocèse celui qu'ils avaient choisi en lui remettant les insignes de son pouvoir : la crosse et l'anneau. Ainsi des laïcs disposaient-ils des nominations ecclésiastiques - sans excepter le siège de Saint Pierre qui bientôt fut pourvu par les riches familles romaines, celle de Théophylacte, un fonctionnaire impérial devenu tout-puissant, puis celle des comtes de Tusculum. Le résultat fut l'état de décadence à peine croyable de la papauté au Xe siècle, qu'on peut comparer à celui du XVIe, tandis qu'à son exemple les paroisses se trouvaient distribuées par les seigneurs aux favoris de leur choix, généralement d'ailleurs à prix d'argent.

Le mouvement de réforme qui se dessine dans le courant du XIe siècle a essentiellement pour but de retirer au pouvoir temporel, à tous les degrés, cette emprise sur les nominations de curés, d'évêques, du pape lui-même. Et Canossa en est l'épisode le plus marquant. Or ce sont des femmes qui le préparent avec une rare efficacité et qui agissent dans cet affrontement d'où dépendait l'avenir du peuple chrétien.


L'entrevue de l'empereur Henri IV avec Hugues de Cluny et Mathilde de Toscane à Canossa
Miniature ca 1115, Biblioteca Apostolica Vaticana, Vat. lat. 4922 ( http://perstorie-eieten.blogspot.com )

63444644On ne peut s'empêcher d'évoquer cette très belle miniature, hautement symbolique, qui orne un manuscrit conservé de nos jours à la Biblio-thèque vaticane. On y voit l'empereur, un genou en terre, portant la couronne; il tient le globe qui est l'attribut de sa puissance, mais sa posture n'en est pas moins celle du suppliant; au second plan l'abbé de Cluny, Hugues; vêtu de la coule, portant la crosse qui marque sa dignité, égale à celle d'un évêque, il désigne de la main droite, l'index levé, le troisième personnage : la comtesse Mathilde. Celle-ci est assise sur un trône élevé qu'encadre un dais triomphal. La main droite est ouverte en un geste d'accueil, la gauche, à demi fermée, menace ou admoneste. Le tout est souligné d'une légende : "Rex rogat abbatem, Mathildim supplicat (Le roi prie l'abbé, supplie Mathilde)". C'est remettre à leur place chacun des personnages dans une scène que l'on ne peut correctement apprécier sans en connaître les tenants et aboutissants. La scène de Canossa a eu lieu le 28 janvier 1077 : ce jour-là, l'empereur Henri IV a été relevé de l'excommunication prononcée contre lui, grâce à l'intercession de la comtesse Mathilde, qui en son château de Canossa avait accueilli le pape Grégoire VII. [...]

pp. 239-243 : passage concernant l'impératrice Agnès, cf. dans le blog ----->  [#]

En effet, dans les difficultés qui vont suivre, le rôle de Mathilde de Toscane sera de tout premier plan. Grégoire VII, qui entretient avec elle toute une correspondance, la désigne avec sa mère Béatrice comme "les soeurs et les filles de saint Pierre"; elles assisteront en personne aux synodes romains qui, en 1074 et 1075, mèneront avec ardeur la réforme ecclésiastique. Béatrice s'éteint en 1076; la même année meurt l'époux de Mathilde [(Godefroi le Bossu)]. Dès lors celle-ci se consacre aux soins de ses domaines italiens qui, se trouvant sur la route de la Germanie, revêtaient une importance spéciale dans la lutte entre l'empereur et le pape. Ces domaines comprenaient en effet le duché de Spolète, de Parme, de Modène, une partie de la Lombardie, Reggio, Ferrare, etc.

Au synode de Worms, les prélats rebelles accusent Grégoire VII d'avoir avec Mathilde des rapports "contre toute décence"; l'Eglise, disent-ils, est tombée aux mains "d'un sénat de femmes". Rappelons, pour résumer les événements qui précédèrent Canossa [querelle des investitures], que les décrets de réforme pris par Grégoire VII ont provoqué une levée de boucliers contre lui; ils ne font pourtant, en réalité, que renouveler ceux de Nicolas II en 1059 qui réservaient l'élection du pape aux seuls cardinaux, tout en condamnant la simonie et les maux qu'elle entraîne : "Qu'aucun clerc ou prêtre ne reçoive en aucune façon une église des mains de laïcs soit gratuitement, soit pour de l'argent". C'est suffisant pour qu'un certain nombre de personnages se retrouvent en état d'excommunication; les passions sont à ce point excitées qu'un attentat a lieu contre le pape, le jour de Noël 1075, fomenté par le fameux Cenci, "type parfait du noble aventurier et brigand de la Rome médiévale", a-t-on écrit : tandis qu'il célèbre la messe, à Sainte-Marie-Majeure, le pape, au moment même de la consécration, se voit entouré d'une bande de soudards qui, le tirant par les cheveux, l'entraînent dans le palais Cenci; mais à peine le bruit de l'attentat se répand-il dans la ville que le palais est envahi par les foules, son prisonnier délivré et ramené au Latran. L'épisode donne la mesure des violences dont Rome était le théâtre.

Bientôt, les désordres reprenant, Grégoire VII excommunie l'empereur Henri IV, et, celui-ci étant entré en Italie, Mathilde de Toscane conseille au pape de se retirer dans sa forteresse de Canossa. C'est alors que se déroule la scène qu'évoque la miniature dont nous avons parlé. Henri IV, inquiet des mouvements de révolte qui se manifestent en Saxe aussi bien qu'en Italie, demande à Mathilde et à Hugues, abbé de Cluny, d'intercéder pour lui; au bout de trois jours, il obtient du pape son pardon. Toutefois, significativement, il n'osa pas communier avec l'hostie dont Grégoire VII lui présentait une fraction après avoir communié lui-même, en l'adjurant de la recevoir si son coeur était pur de toute mauvaise intention.

Par la suite, Mathilde demeure le soutien constant et dévoué du pape. Elle commence par l'escorter avec son armée jusqu'à Mantoue, puis, ayant eu vent d'une embûche dressée par Guibert, archevêque de Ravenne, ramène Grégoire à Canossa. On la verra constamment sur la brèche, ne craignant pas de se montrer elle-même à la tête de ses troupes. L'empereur pourra ravager la Toscane quelques années plus tard, en 1082, Mathilde tiendra bon dans une lutte où les papes eux-mêmes s'épuisent. Henri IV installe des anti-papes à Rome; Mathilde agit de façon à rallier l'Italie du Nord et devient "le principal soutien de la cause pontificale" (Augustin Fliche). Le moine Donizon, qui écrivit sa vie, en vers selon l'habitude de l'époque, la résume ainsi : "Sola resistit ei Mathildis filia Petri". Maintes fois il reprend l'épithète "filia digna Petri".Etonnante figure que celle de cette femme, d'ailleurs extrêmement cultivée, et qui avait été recherchée en mariage par l'empereur de Byzance, Alexis. "On parle d'elle dans les campements des Turcs", écrit Donizon, "et le roi grec Alexis... lui envoie en don des écharpes ornées de pierres précieuses. Le roi allemand tantôt l'aime, tantôt la hait. [...] Sa figure est toujours sereine, son esprit toujours tranquille. Elle dicte des lettres; elle sait l'allemand, elle parle aussi l'agréable langue des français. Eloquente est d'ailleurs l'inscription que porte son sceau : "Mathilda Dei gratia si quid est (Mathilde, par la grâce de Dieu, si elle est quelque chose)."

A deux reprises donc Canossa fut le symbole même de cette résistance d'une femme qui s'est imposée à l'empereur, détenant dans la chrétienté le pouvoir le plus éminent. [...] Lorsque pour la première fois Canossa a servi de refuge au pape contre l'empereur, Mathilde n'était encore qu'une jeune femme, trente-et-un ans. En 1089, à quarante-six ans, elle épouse le jeune Welf de Bavière qui en a dix-sept. Ce mariage est un défi, une provocation : le duché de Bavière est lui aussi en révolte contre l'empereur. C'est bien ainsi qu'Henri IV le comprend; de nouveau, il vient ravager la Toscane; Mathilde, après une résistance farouche, doit s'échapper de Mantoue dont l'empereur s'est emparé dans la nuit du jeudi au vendredi saint, 10-11 avril 1091. Elle se retranche successivement à Modène et à Reggio, essuie encore une défaite sur les bords de l'Adige, puis regagne Canossa, la forteresse fidèle. Henri IV lui offre de négocier; elle refuse.

Finalement, c'est elle qui triomphe, grâce à un stratagème : elle a quitté Canossa avec quelques troupes qui, en plaine, se dérobent au combat que veut engager l'empereur, jusqu'au moment où, à un signal convenu, les défenseurs de la forteresse s'élancent en masse pour une sortie qui permettra à Mathilde de prendre à son tour l'offensive; les armées impériales sont ainsi attaquées sur deux fronts et complètement dispersées. La "grande comtesse", victorieuse, reprend alors un à un ses châteaux; Henri IV n'a plus qu'à se retirer à Pavie; c'est là qu'il apprendra la révolte de son propre fils Conrad, qui se fait couronner roi d'Italie à Milan avec l'appui de Mathilde et de Welf.Véritable épopée, on le voit, menée par une femme qui aura ainsi consacré sa vie à un combat où le sort même de la chrétienté était engagé. Cette lutte continuera quelque temps encore, puisque les empereurs ne renonceront réellement à l'investiture par la crosse et l'anneau, qui implique pour eux la possibilité de faire et défaire les évêques au gré de leurs intérêts, qu'en 1122, au concordat de Worms, sept ans après la mort de Mathilde (1115). La fin de son histoire est contemporaine du pape Urbain II.Néanmoins, Mathilde aura pu assister non seulement à la reconquête des Lieux Saints (1099), mais encore au renouveau de ferveur extraordinaire qui marque la fin du XIe siècle dans l'Eglise d'Occident libérée du pouvoir temporel, après une lutte au cours de laquelle elle s'est trouvée être l'arbitre et le garant de tout le peuple chrétien dans le vaste effort de purification qui marque son temps.

[fin de l'extrait] /////////////////////////////////////////////////////////////////////
Même auteur, même ouvrage, autres extraits :
[#] "Art gothique : mouvement et symboles" (Symbolique - Histoire de l'Art)
[#] "Chevalerie" (Cavaliers)
[#] "La condition féminine sous l'Antiquité" (Papesse)
[#] "Dhuoda : Le Manuel pour mon fils (IXe s.)" (Papesse, Impératrice)
[#] [ABBESSE] Les premières abbesses (Papesse)
[#[LIVRE] Femmes, livres et religion au Moyen Age (Papesse, Impératrice)            

[#] "Le droit de la femme mariée" (Impératrice, Justice)
[#] [TABLE][GANTS] biens d'un ménage au Moyen Age
[#] "L'Impératrice Agnès" (Impératrice, Empereur, Pape, Ermite)
[#] "Les deux hommes en moi" (Amoureux, Soleil)
[#] "Abbaye Maison-Dieu de Saint Morillon" (Maison Dieu)
[#] "Fabiola et les premiers hôpitaux" (XVI)
[# "Vêtements de femme au Moyen Age"

 

L  I  E  N  S

L'AUTEUR DU TEXTE CITE :
Régine PERNOUD (1909-1998) : http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9gine_Pernoud

CONTEXTE HISTORIQUE :
Querelle des investitures :

http://www.histoire-fr.com/germanie_et_eglise_querelle_des_investitures.htm
Lettres échangées entre Grégoire VII et Henri IV (Latin/Anglais) :
http://ldysinger.stjohnsem.edu/@texts2/1070_hild_greg-7/03_letters1.htm
la forteresse de Canossa : http://www.newadvent.org/cathen/03298a.htm

PERSONNAGES :
Mathilde, comtesse de Toscane : http://www.newadvent.org/cathen/10049b.htm
Béatrice de Bar, sa mère : http://fr.wikipedia.org/wiki/B%C3%A9atrice_de_Bar_(-1076)
le pape Grégoire VII : http://www.newadvent.org/cathen/06791c.htm
Henri IV, empereur :
http://www.newadvent.org/cathen/07230a.htm
http://en.wikipedia.org/wiki/Henry_IV,_Holy_Roman_Emperor
saint Hugues, abbé de Cluny : http://www.newadvent.org/cathen/07524a.htm

OBJETS ET OEUVRES :
la crosse des évêques et abbés : http://www.newadvent.org/cathen/04515c.htm

ILLUSTRATIONS :
L'entrevue de l'empereur Henri IV avec Hugues de Cluny et Mathilde de Toscane à Canossa
Miniature ca 1115, Biblioteca Apostolica Vaticana, Vat. lat. 4922
Source : http://perstorie-eieten.blogspot.com/2010/03/quando-si-va-ad-esaminare-la-figura.html