Pour se remettre un peu dans l'oreille la belle langue solennelle et abstraite, typique du "Grand Siècle" ... et découvrir comment on pouvait parler, à l'époque même, d'une noble Abbesse ... voici de larges extraits d'une Oraison funèbre rédigée par Bossuet (1627-1704), évêque de Meaux et membre de l'Académie Française. Cette oraison fut probablement prononcée à Metz circa 1660. Selon le site de l'abbaye st Benoît, elle a été imprimée pour la première fois par les Bénédictins des Blancs-Manteaux. J'ai conservé ici certains passages philosophiques, habituellement "coupés au montage". 

carte II LA PAPESSE [#]
carte XIII [#]

Jacques-Bénigne BOSSUET
Oraison funèbre de Madame Yolande de Monterby, Abbesse des religieuses Bernardines
ca 1660, publiée en ligne sur http://www.abbaye-saint-benoit.ch/bossuet/volume012/032.htm
[Extraits] ///////////////////////////////////////////////////////////////////////////


bossuet par Rigaud en 1698-Uffizi-FlorenceUbi est, mors, victoria tua?
O mort, où est ta victoire? I Cor., XV, 55.


Q
uand l'Eglise ouvre la bouche des prédicateurs dans les funérailles de ses enfants, ce n'est pas pour accroître la pompe du deuil par des plaintes étudiées, ni pour satisfaire l'ambition des vivants par de vains éloges des morts. [...] Elle se propose un objet plus noble dans la solennité des discours funèbres : elle ordonne que ses ministres, dans les derniers devoirs que l'on rend aux morts, fassent contempler à leurs auditeurs la commune condition de tous les mortels, afin que la pensée de la mort leur donne un saint dégoût de la vie présente, et que la vanité humaine rougisse en regardant le terme fatal que la Providence divine a donné à ses espérances trompeuses.

 Jacques-Bégnine BOSSUET, évêque de Meaux
Hyacinthe Rigaud, 1698, Musée des Offices, FLORENCE 

Ainsi n'attendez pas, chrétiens, que je vous représente aujourd'hui, ni la perte de cette maison, ni la juste affliction de toutes ces dames, à qui la mort ravit une Mère qui les a si bien élevées. Ce n'est pas aussi mon dessein de rechercher bien loin dans l'antiquité les marques d'une très-illustre noblesse, qu'il me serait aisé de vous faire voir dans la race de Monterby, dont l'éclat est assez connu par son nom et ses alliances. Je laisse tous ces entretiens superflus, pour m'attacher à une matière et plus sainte et plus fructueuse. Je vous demande seulement que vous appreniez de l'Abbesse très digne et très vertueuse, pour laquelle nous offrons à Dieu le saint sacrifice de l'Eucharistie, à vous servir si heureusement de la mort qu'elle vous obtienne l'immortalité.
[...]

Je vous ai représenté, chrétiens, deux opinions différentes qui partagent les sentiments de tous les mortels. Les uns, en petit nombre, méprisent la vie; les autres estiment que leur plus grand bien c'est de la pouvoir longtemps conserver. Mais peut-être que nous accorderons aisément ces deux propositions si contraires par une troisième maxime, qui nous apprendra d'estimer la vie, non par sa longueur, mais par son usage; et qui nous fera confesser qu'il n'est rien de plus dangereux qu'une longue vie, quand elle n'est remplie que de vaines entreprises, ou même d'actions criminelles; comme aussi il n'est rien de plus précieux, quand elle est utilement ménagée pour l'éternité. Et c'est pour cette seule raison que je bénirai mille et mille fois la sage et honorable vieillesse d'Yolande de Monterby, puisque dès ses années les plus tendres jusqu'à l'extrémité de sa vie, qu'elle a finie en Jésus-Christ après un grand âge, la crainte de Dieu a été son guide, la prière son occupation, la pénitence son exercice, la charité sa pratique la plus ordinaire, le ciel tout son amour et son espérance. [...]

Statue de Bossuet 
Cathédrale st Etienne de MEAUX (77), France -  (c) Michèle Bourgon

052Désabusons-nous, chrétiens, des vaines et téméraires préoccupations, dont notre raison est toute obscurcie par l'illusion de nos sens : apprenons à juger des choses par les véritables principes ; nous avouerons franchement, à l'exemple de cette Abbesse, que nous devons dorénavant mesurer la vie par les actions, non par les années. C'est ce que vous comprendrez sans difficulté par ce raisonnement invincible.

Nous pouvons regarder le temps de deux manières différentes : nous le pouvons considérer premièrement en tant qu'il se mesure en lui-même par heures, par jours, par mois, par années; et dans cette considération je soutiens que le temps n'est rien, parce qu'il n'a ni forme ni substance ; que tout son être n'est que de couler, c'est-à-dire que tout son être n'est que de périr, et partant que tout son être n'est rien.
[...]

« L'homme passe comme les vaines images » que la fantaisie forme en elle-même dans l'illusion de nos songes, sans corps, sans solidité et sans consistance.

Mais élevons plus haut nos esprits ; et après avoir regardé le temps dans cette perpétuelle dissipation , considérons-le maintenant en un autre sens, en tant qu'il aboutit à l'éternité. Car cette présence immuable de l'éternité, toujours fixe, toujours permanente, enfermant en l'infinité de son étendue toutes les différences des temps, il s'ensuit manifestement que le temps peut être en quelque sorte dans l'éternité; et il a plu à notre grand Dieu, pour consoler les misérables mortels de la perte continuelle qu'ils font de leur être par le vol irréparable du temps, que ce même temps qui se perd fût un passage à l'éternité qui demeure : et de cette distinction importante du temps considéré en lui-même, et du temps par rapport à l'éternité, je tire cette conséquence infaillible : Si le temps n'est rien par lui-même, il s'ensuit que tout le temps est perdu auquel nous n'aurons point attaché quelque chose de plus immuable que lui, quelque chose qui puisse passer à l'éternité bienheureuse.

[...]

Bossuet, Fontaine Saint-Sulpice, PARIS VIe 

statue Bossuet fontaine St Sulpice ca 1847Que si je viens maintenant à jeter les yeux sur la dame si vertueuse qui a gouverné si longtemps cette noble et religieuse abbaye, c'est là où je remarque, fidèles, une vieillesse vraiment vénérable. Certes quand elle n'aurait vécu que fort peu d'années, les ayant fait profiter si utilement pour la bienheureuse immortalité, sa vie me paraîtrait toujours assez longue. Je ne puis jamais croire qu'une vie soit courte lorsque j'y vois une éternité toute entière glorieusement attachée.

Mais quand je considère quatre-vingt-dix ans si soigneusement ménagés ; quand je regarde des années si pleines et si bien marquées par les bonnes œuvres ; quand je vois dans une vie si réglée tant de jours, tant d'heures et tant de moments comptés et alloués pour l'éternité, c'est là que je ne puis m'empêcher de dire : O temps utilement employé ! ô vieillesse vraiment précieuse ! Ubi est, mors, victoria tua ? « O mort, où est ta victoire?» Ta main avare n'a rien enlevé à cette vertueuse Abbesse, parce que ton domaine n'est que sur le temps, et que la sage Dame dont nous parlons, désirant conserver celui qu'il a plu à Dieu lui donner, l'a fait heureusement passer dans l'éternité.

Si je l'envisage, fidèles, dans l'intérieur de son âme, j'y remarque, dans une conduite très sage, une simplicité chrétienne. Etant humble dans ses actions et ses paroles, elle s'est toujours plus glorifiée d'être fille de saint Bernard que de tant de braves aïeux, de la race desquels elle est descendue. Elle passait la plus grande partie de son temps dans la méditation et dans la prière. Ni les affaires, ni les compagnies n'étaient pas capables de lui ravir le temps qu'elle destinait aux choses divines. On la voyait entrer en son cabinet avec une contenance, une modestie et une action toute retirée ; et là elle répandait son cœur devant Dieu avec cette bienheureuse simplicité qui est la marque la plus assurée des enfants de la nouvelle alliance. Sortie de ces pieux exercices, elle parlait souvent des choses divines avec une affection si sincère, qu'il était aisé de connaître que son âme versait sur ses lèvres ses sentiments les plus purs et les plus profonds. Jusque dans la vieillesse la plus décrépite elle souffrait les incommodités et les maladies sans chagrin, sans murmure, sans impatience, louant Dieu parmi ses douleurs, non point par une constance affectée, mais avec une modération qui paraissait bien avoir pour principe une conscience tranquille et un esprit satisfait de Dieu.

Parlerai-je de sa prudence si avisée dans la conduite de sa Maison ? Chacun sait que sa sagesse et son économie en a beaucoup relevé le lustre. Mais je ne vois rien de plus remarquable que ce jugement si réglé avec lequel elle a gouverné les Dames qui lui étaient confiées, toujours également éloignée, et de cette rigueur farouche et de cette indulgence molle et relâchée : si bien que comme elle avait pour elles une sévérité mêlée de douceur, elles lui ont toujours conservé une crainte accompagnée de tendresse jusqu'au dernier moment de sa vie, et dans l'extrême caducité de son âge.
------> vertu de prudence [#][#]

L'innocence, la bonne foi, la candeur étaient ses compagnes inséparables. Elles conduisaient ses desseins, elles ménageaient tous ses intérêts, elles régissaient toute sa famille. Ni sa bouche ni ses oreilles n'ont jamais été ouvertes à la médisance, parce que la sincérité de son cœur en chassait cette jalousie secrète qui envenime presque tous les hommes contre leurs semblables. Elle savait donner de la retenue aux langues les moins modérées, et l'on remarquait dans ses entretiens cette charité dont parle l'Apôtre (1 I Cor., XIII, 4, 5.), qui n'est ni jalouse ni ambitieuse, toujours si disposée à croire le bien, qu'elle ne peut pas même soupçonner le mal.

Vous dirai-je avec quel zèle elle soulageait les pauvres membres de Jésus-Christ ? Toutes les personnes qui l'ont fréquentée savent qu'on peut dire sans flatterie qu'elle était naturellement libérale, même dans son extrême vieillesse, quoique cet âge ordinairement soit souillé des ordures de l'avarice. Mais cette inclination généreuse s'était particulièrement appliquée aux pauvres. Ses charités s'étendaient bien loin sur les personnes malades et nécessiteuses : elle partageait souvent avec elles ce qu'on lui préparait pour sa nourriture; et dans ces saints empressements de la charité, qui travaillait son âme innocente d'une inquiétude pieuse pour les membres affligés du Sauveur des âmes, on admirait particulièrement son humilité, non moins soigneuse de cacher le bien que sa charité de le faire. Je ne m'étonne plus, chrétiens, qu'une vie si religieuse ait été couronnée d'une fin si sainte.

[fin de citation] //////////////////////////////////////////////////////////////////////
Autres textes littéraires classiques cités dans le blog :
Jacques-Bénigne BOSSUET (1627-1704) : [#] - Jacquemard GIELEE (°1240) : [#] - François VILLON (1431?-1480?) : [#] - Ernst WIECHERT (1887-1950) :  [#][#][#][#]  

 

L  I  E  N  S 

L'AUTEUR : Jacques-Bénigne BOSSUET (1627-1704) évêque de Meaux, membre de l'Académie Française, prédicateur célèbre
www.academie-francaise.fr/immortels/base/academiciens/fiche.asp?param=84
http://www.newadvent.org/cathen/02698b.htm

Le temps des beaux sermons : https://books.google.fr/books?id=_6uICLx0wGkC&pg=PA223&lpg=PA223&dq=yolande+de+monterby&source=bl&ots=v2mv2mQQq9&sig=W8twcmL_gCTd3wTie17ymQJl33Y&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjd2vfk1PLUAhUCnBoKHdSvCnI4ChDoAQgxMAM#v=onepage&q=yolande%20de%20monterby&f=false
Oraisons Funèbres :

www.devoir-de-philosophie.com/dissertation-bossuet-oraisons-funebres-fiche-lecture-63220.html

PERSONNAGES CITES :
Ordre Cistercien : http://www.newadvent.org/cathen/03790a.htm

ILLUSTRATIONS :

Portrait de Bossuet peint par Hyacinthe Rigaud, 1698, Musée des Offices, FLORENCE (Italie).  
Source : mediterranées.net
Statue dans la cathédrale St Etienne de MEAUX (77). (c) Michèle Bourgon
https://picasaweb.google.com/117817804557081959824/Voyage201102#
Statue de la Fontaine Saint-Sulpice, PARIS VIe, par Jean-Jacques Feuchère, ca 1847
source : parissculptures.p.a.pic.centerblog.net/r9wvefgw.jpg