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carte II LA PAPESSE [#]

DANIEL-ROPS : Histoire de l'Eglise (tome II : les Apôtres et les Martyrs)
réalisé sous la dir. de J. Dumont, 1962-1965 Librairie Arthème Fayard et Ed. Bernard Grasset
[extrait pp. 232-235] ////////////////////////////////////////////////////////////////

 

Avec les textes johanniques se clôt la liste des oeuvres qui figurent encore aujourd'hui dans nos bibles, et y constituent le livre du Nouveau Testament, c'est-à-dire de la Nouvelle Alliance (Le mot hébreu Berith, alliance, fut traduit en grec (par les Septante) par diathêké, qui signifie plus généralement : document, et peut s'appliquer aussi bien à un traité qu'à un testament. En latin, diathêké fut traduit (peut-être par Tertullien) par le mot testamentum qui limite le sens du grec et, par rapport à l'hébreu, le modifie sensiblement.)
-----> sur la bible hébraïque [#] 

De même que les textes d'Israël recueillis dans la Bible étaient le commentaire longuement séculaire de l'alliance établie entre Yahweh et son peuple, de même ceux-là sont, pour les chrétiens, le gage écrit de l'alliance nouvelle que le Christ est venu établir entre Dieu et les hommes et qu'il signa de son sang. Ces textes, au nombre de 27, constituent le Canon de l'Ecriture Sainte, c'est-à-dire la règle, la mesure, le modèle. Comment ce choix fut arrêté, et par qui ? Par l'Eglise, qui, ayant existé bien avant l'Ecriture, avait, en tant que témoin de Jésus, le droit de discerner les oeuvres littéraires fidèles et les autres; par l'Eglise, au temps de ces dernières décennies où le souffle de l'Esprit était encore tout frais sur le front de ses fils.

 

Ce choix s'imposa vite au christianisme naissant. Moins d'un siècle après la mort du Maître, il dut en éprouver la nécessité. Dans l'extrême ferveur de ces temps primitifs, dans le naïf et tendre désir de connaître le plus possible de détails sur Jésus, d'autres écrits avaient surgi, en même temps que ceux des apôtres, où l'imagination populaire pouvait bien se glisser de façon indiscrète. En outre, à mesure que des discussions théologiques allaient s'instaurant, à mesure même que des déviations doctrinales se produisaient, des textes pouvaient être mis en circulation par des interprètes trop habiles, voire par des faussaires, pour favoriser certains desseins. Pour tout dire d'un mot, dès les premiers temps de l'Eglise était apparue cette littérature qu'on appelle apocryphe, monde étrange, mélange de vérités et de de délires, où notre Moyen Age puisera maints thèmes plastiques, où tout n'est pas inacceptable, mais dont l'Eglise eut la sagesse de se méfier.

Ainsi avait-il circulé dans les communautés judéo-chrétiennes l'évangile des Hébreux, que saint Ignace [d'Antioche] aurait connu, dont parlent encore Clément d'Alexandrie, Origène, Eusèbe. Les chrétientés d'Egypte avaient eu le leur, très ascétique, et déjà teinté de gnosticisme.
-------> Autres références à Origène dans le blog : [#][#]

L'évangile de Pierre, plein de détails circonstanciés sur la Passion, le crucifiement, la Résurrection, mais marqué de docétisme, c'est-à-dire infidèle au dogme de l'Incarnation, connut dans maints groupements une véritable vogue. A l'évangile de Nicodème, on demanda des détails sur le procès, sur les "Actes de Pilate", et une étrange et d'ailleurs grandiose vision de la descente aux enfers. 

Tout au long du second siècle, ce sera un déferlement de cette littérature; les évangiles de l'enfance multiplieront, sur la naissance de Jésus et sa jeunesse, les détails fabuleux, d'un goût souvent plus que médiocre.

Sur ses parents, aussi, on voudra connaître plus de choses : on racontera la Dormition de Marie, sa mort et son Assomption (ces textes, sans être canoniques, sont considérés comme orthodoxes et exprimant une ancienne tradition, certainement tout-à-fait valable). On évoquera l'Histoire de Joseph le Charpentier. Les apôtres n'échapperont pas davantage à cette curiosité indiscrète ou tendancieuse; Actes de Pierre, Actes de Paul, et d'André et de Jean, et de Thomas, et de Philippe et de Thaddée, sans parler de maintes épîtres apocryphes et de cinq ou six apocalypses attribuées à de grands noms. [*] Cette débauche d'imagination durera jusqu'à la fin du IVe siècle, mais alors, il y avait longtemps que l'Eglise avait fixé son choix.

 

En face donc de toute cette masse d'écrits plus ou moins suspects, l'Eglise en désigne vingt-sept dont elle se porte garante. De ces vingt-sept, elle déclare qu'ils sont INSPIRES. Que faut-il entendre par là ? "L'inspiration, a dit Léon XIII dans l'encyclique Providentissimus Deus, est une impulsion surnaturelle par laquelle l'Esprit Saint a excité et poussé les écrivains sacrés et les a assistés pendant qu'ils écrivaient, de telle sorte qu'ils conservaient exactement, voulaient rapporter fidèlement et exprimaient avec une vérité infaillible tout ce que Dieu leur ordonnait et seulement ce qu'Il leur ordonnait d'écrire."

Mais alors, à quels signes pouvait-on reconnaître, selon quels critères pouvait-on retenir les textes où l'Esprit avait parlé ?

Le choix ne se fit pas de façon rigide, a priori, ex cathedra; la décision naquit de la vie même, avec un naturel plein de sérénité. Il y eut certainement des tâtonnements, des réflexions, des discussions peut-être. Eusèbe raconte que Séraphin, évêque d'Antioche, s'étant vu présenter l'évangile de Pierre qu'il ne connaissait pas, en autorisa d'abord la lecture, puis, l'ayant examiné de plus près et y ayant trouvé des traces docètes, l'interdit. Le Pasteur d'Hermas, ce livre si attachant du début du second siècle, passa quelque temps pour inspiré, fut écarté dans les communautés occidentales, mais demeura encore assez longtemps en grande faveur dans l'Eglise d'Egypte; Origène le tiendra encore pour écriture divine.

 

Ce qui est certain c'est que l'Eglise se montra extrêmement rigoureuse dans les méthodes qui présidèrent à son choix. Tertullien raconte que, vers 200, quelque trente ans auparavant, avait paru dans la province d'Asie, un livre d'Actes de Paul, où l'on voyait l'apôtre convertir une jeune païenne, Thékla, et celle-ci se mettre aussitôt à prêcher de soi-même et admirablement l'Evangile; que ce récit ayant paru suspect, on avait recherché son auteur, un prêtre plus empli de bonnes intentions que de prudence, et qu'aussitôt on l'avait dégradé. Il suffit d'ailleurs de lire les Apocryphes en les comparant aux textes canoniques pour voir de quel côté sont la prudence, la mesure, la sagesse, et avec quel tact l'écriture canonique fixe et limite les droits du surnaturel et du merveilleux.
-------> autres références à Tertullien dans le blog : [#][#]

Les deux critères qui décidèrent du choix furent essentiellement
- la catholicité
- et l'apostolicité.

Un texte fut admis quand, dans l'ensemble des communautés il fut reconnu comme fidèle à la vraie tradition, au vrai message. A mesure que la liturgie se codifiait, l'habitude de lire, au cours de la messe, des pages d'épîtres et d'évangiles, en soumettait la teneur à une épreuve publique : lorsque la conscience chrétienne en eut discerné un certain nombre comme portant la marque de l'Esprit, le choix fut fait. Et comme, dans ces communautés primitives, la filiation apostolique était fondamentale, ceux-là furent retenus, de ces textes, dont il fut établi par les témoignages vivants qu'ils relevaient directement des disciples de Jésus.

[...]

Il est probable que le Nouveau Testament a pu laisser échapper quelques miettes du pain de vie, mais pas plus que des miettes; on trouve, dans certains Pères de l'Eglise, ou même dans les Apocryphes, quelques mots du Christ - logia ou agrapha, non recueillis dans l'Ecriture - ou divers détails historiques qui portent une lumière de vérité; ainsi lit-on dans Clément d'Alexandrie ce mot admirable, digne du divin Maître :
"Tu as vu ton frère, tu as vu ton Dieu"
.

Ainsi chercherait-on vainement dans l'Evangile la descente du Christ aux enfers, qui est inscrite cependant au Credo, et, dans toute l'Ecriture, l'Assomption de la Sainte Vierge, admise par une immémoriale tradition.

D'autre part, le respect que les chrétiens avaient de l'enseignement de Jésus s'adressait plus au contenu qu'au texte, ce qui était naturel en un temps où l'enseignement oral durait encore, nous l'avons vu. Aussi ajouta-t-on aux écrits tels ou tels petits fragments dont l'origine inspirée parut sûre. Par exemple, le fameux épisode de la femme adultère, un des joyaux de l'Evangile selon st Jean, semble avoir été inséré après la rédaction définitive, peut-être par l'apôtre lui-même, peut-être par la tradition, et semble-t-il, après diverses discussions, tant il semblait audacieux dans sa morale ! Et certains très vieux manuscrits du Nouveau Testament, par exemple le Codex de Bèze à Cambridge, possèdent de petits suppléments au texte habituel. Mais, au total, il s'agit de bien peu de chose, simples glanes dans les champs où le bon grain avait poussé.

 

Reste à se demander pourquoi l'Eglise a voulu conserver ces vingt-sept textes différents, dans l'ordre que nous connaissons, avec leurs divergences occasionnelles sur les détails, avec leur accentuation particulière. Il semble qu'il eut été facile d'amalgamer tous ces éléments en un tout, d'en faire un système de doctrine. Pour les quatre évangiles en particulier, une harmonisation eût été aisée à mettre au point qui, en un seul texte, eût raconté Jésus. Et de fait, de telles tentatives eurent bien lieu. Vers 150-160, Tatien, disciple de saint Justin, composa, avec une habileté insigne, le Diatessaron [**], que l'église syriaque tiendra en grande estime; dans les fouilles de Doura Europos, en Haute Mésopotamie, on en a retrouvé un fragment. [...] L'Eglise n'entra pas dans cette voie, et c'est dans cette attitude qu'il faut voir une des plus belles preuves de la vérité des vingt-sept textes. Par respect pour ceux qui les avaient écrits, dans la certitude aussi de leur origine apostolique, de leur inspiration, elle les juxtaposera, avec leurs individualités, avec leurs différences. Le témoignage qu'ils donnent n'en est que plus frappant.

 

Au moment où le second siècle s'achève, le choix est arrêté. Nous possédons un document extrêmement précieux qui le prouve : le Canon de Muratori ainsi appelé du nom d'un bibliothécaire à l'Ambrosienne qui le découvrit et le publia en 1740, d'après un manuscrit du VIe ou VIIe siècle. Ce document n'est qu'un catalogue, une table des matières de l'Ecriture sainte, mais il date certainement des environs de l'an 200 et fut écrit à Rome. Il montre qu'à cette époque l'église romaine avait le même Canon que les chrétiens d'aujourd'hui (à l'exception des épîtres de saint Jacques et de saint Pierre), qu'elle rejetait nommément Le Pasteur [d'Hermas] dont elle autorisait cependant la lecture et, plus catégoriquement, divers écrits de tendances gnostiques.
-----> Texte du Canon de Muratori [#] 

Quelque cent cinquante ou deux cents ans plus tard, entre 359 et 400, les catalogues du Canon se multiplient; on en a retrouvé en Afrique, en Phrygie, en Egypte, à Rome; le concile de Carthage, en 397, établira la liste définitive, telle qu'au XVIe siècle, en face du protestantisme, le Concile de Trente la reprendra.
-----> supports matériels du texte biblique [#

 

[*] Note de l'Auteur : L'ensemble de ces textes est réuni dans le Dictionnaire des Apocryphes de Migne. [...] Les historiens d'art les ont souvent étudiés, notamment Emile Mâle. Voir aussi les Evangiles de la Vierge par Daniel-Rops (Paris, 1948) et Les Evangiles apocryphes, par F. Amiot (Paris, 1952).)

[**] Note de l'Auteur : Leloir, qui a tenté de reconstituer le texte [du Diatessaron] suppose que Tatien se basa sur le texte de Matthieu qu'il compléta par le texte de Jean au début et à la fin, et qu'il accommoda le tout de fragments de Marc et de Luc.

[fin de citation] ///////////////////////////////////////////////////////////////////
Autres extraits du même ouvrage :
Le Canon de Muratori [#] - Rouleaux et Cahiers au IVe s. [#

 

 L  I  E  N  S 

FAITS DE CHRISTIANISME CITES :
Formation du canon, apocryphes, hérésies, un long article : http://charismata.free.fr/?p=810
les écrits apocryphes (article très détaillé) : www.newadvent.org/cathen/01601a.htm (en anglais)
formation du Canon du Nouveau Testamentwww.newadvent.org/cathen/03274a.htm  (en anglais)
Concile de TRENTE : http://www.herodote.net/13_decembre_1545-evenement-15451213.php
dossier détaillé : www.newadvent.org/cathen/15030c.htm (en anglais)
Texte du concile de Trente : lesbonstextes.awardspace.com/trentetabledeschapitres.htm

HERESIES ANTIQUES :
Docétisme : www.universalis.fr/encyclopedie/docetisme/
www.newadvent.org/cathen/05070c.htm (en anglais)
Gnostiques : beatriceweb.eu/Blog/00000098ab08af201/00000098be0fc030d.html
Gostisques et gnosticisme (dossier complet en anglais) : www.newadvent.org/cathen/06592a.htm

PERSONNAGES CITES :

CLEMENT D'ALEXANDRIE (+215) : www.newadvent.org/cathen/04045a.htm (en anglais)
catéchèse de Benoit XVI sur Clément d'Alexandrie :
www.vatican.va/holy_father/benedict_xvi/audiences/2007/documents/hf_ben-xvi_aud_20070418_fr.html
EUSEBE (ca 260-337) évêque de Césarée (Palestine) : www.patristique.org/Benoit-XVI-catechese-sur-Eusebe-de.html
ORIGENE (+253) Docteur de l'Eglise : www.patristique.org/Benoit-XVI-catechese-sur-Origene.html
www.newadvent.org/cathen/11306b.htm

St IGNACE d'Antioche, martyr (+ ca 110) : viechretienne.catholique.org/saints/150-saint-ignace-d-antioche
vie et Lettres : www.patristique.org/Les-Peres-apostoliques-II-Ignace-d-Antioche.html
St JUSTIN : www.vatican.va/holy_father/benedict_xvi/audiences/2007/documents/hf_ben-xvi_aud_20070321_fr.html
pape LEON XIII : www.newadvent.org/cathen/09169a.htm (en anglais)
TATIEN (ca 120 - après 173) : www.universalis.fr/encyclopedie/tatien-tatianos/
Texte en ligne du Discours aux Grecs de Tatien : remacle.org/bloodwolf/philosophes/tatien/grecs.htm
TERTULLIEN (né vers 160) : www.newadvent.org/cathen/14520c.htm (en anglais)

LIEUX CITES :
CARTHAGE chrétienne : www.newadvent.org/cathen/03385a.htm
fouilles de DOURA EUROPOS : fr.wikipedia.org/wiki/Doura_Europos