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carte V LE PAPE (sommaire) [#]

Amy BUTLER GREENFIELD : Saga du rouge, le pigment le plus convoité
traduit de l'américain par Arlette Sancery, Editions Autrement, 2007
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pp. 33 sq.

A la Renaissance, [...] le rouge suggérait POUVOIR et PRESTIGE.

Ses multiples sens puisaient leurs racines dans une multitude de sources, dont certaines vieilles de plusieurs millénaires.

  • Selon la tradition juive, le rouge [...], associé non seulement à l'homme - adam signifie "rouge" en hébreu -, [il] rappelait la présence du divin, sous la forme du buisson ardent. Le rouge vif, marque de l'immolation, incarnait aussi le péché [...] comme le rappelle Isaïe I, 18 : "Quand bien même vos crimes auraient la couleur du sang, ils seront blancs comme neige" (traduction TOB, Cerf 1986) [...] Dans les textes, les hommes riches et les vaillants guerriers portaient cette couleur tandis que le Cantique des Cantiques compare les lèvres de l'aimée à un "ruban rouge" (IV, 3). [...]

  • A l'instar des juifs, les Grecs et les Romains le considéraient comme une couleur divine et l'utilisaient volontiers à l'occasion de rites sacrés tels le mariage et les funérailles. Il ornait parfois les statues des dieux romains et les parois des temples. Il servait aussi à évoquer [le soleil]. La guerre comptait parmi les significations communes données au rouge par les Grecs, les Juifs et les Latins. L'historien Xénophon raconte que les belliqueux Spartiates le jugeaient "parfait pour la guerre", sans doute parce qu'il masquait les taches de sang et conférait à leur armée une apparence d'invincibilité. Plus tard, Rome bâtit sa puissance sur ses légions, qu'elle habillait de manteaux rouges. Partout dans l'empire [romain], ce vêtement rappelait que le soldat, soustrait aux lois communes par son voeu d'obéissance, pouvait sur l'ordre de son supérieur ôter la vie sans craindre de châtiment.

  • Dans la société civile, le prestige du rouge découlait de sa ressemblance avec la pourpre impériale, colorant le plus précieux du monde antique. Tirée de la glande d'un mollusque appelé murex, elle offrait une vaste gamme de tons allant de l'écarlate au violet en passant par le cramoisi et l'améthyste. Dans l'Antiquité, l'intensité et l'éclat d'une couleur comptaient autant, voire davantage, que sa teinte exacte. La confection d'un vêtement nécessitant du teinturier qu'il broyât des milliers de gastéropodes, les prix atteignaient des sommets. Au IVe siècle, sous l'empereur Dioclétien, une livre de la meilleure pourpre coûtait la bagatelle de 50 000 denarii, une véritable fortune, l'équivalent de son poids en or. Les étoffes moins vives se vendaient à 16 000 denarii la livre, somme énorme si l'on considère qu'un tailleur de pierre en gagnait 50 par jour.

  • Le coût prohibitif de la pourpre impériale en fit le symbole du pouvoir et du prestige chez les Anciens. [...] Lors des cérémonies et des fêtes, seuls les hauts dignitaires pouvaient s'en vêtir. Sous Caligula, avec Néron et au cours du IVe siècle, son usage se limitait aux membres de la famille auguste. [...]
  • Après la chute de Rome, le rouge conserva sa puissance évocatrice. [...] On protégeait les enfants de la maladie en leur offrant un collier de corail et l'on pensait prévenir la variole et les maux de gorge en portant des vêtements teintés de la bénéfique couleur. Mais ces pratiques superstitieuses s'inspiraient davantage des croyances druidiques ou locales que de la spiritualité romaine [...].

 

Le rouge dans l'Eglise catholique romaine, filiation de l'empire romain

  • Dès la fin du XIIe siècle, le Vatican avait adopté la couleur pourpre comme symbole de son autorité en choisissant pour emblème une croix rouge sur fond blanc. Par décret, cette couleur devint la marque officielle du Saint-Siège en référence au sang du Christ et au feu de la Pentecôte. Dans la pratique, on l'associait à d'autres concepts clés tels le martyre, la crucifixion et la charité.
    -----> drapeau avec la croix [#]

  • Les artistes du Moyen Age représentaient indifféremment la Vierge Marie vêtue d'une robe rouge ou bleue, tandis que les croisés portaient des boucliers ornés d'une croix rouge.

  • Les ecclésiastiques n'ignoraient cependant pas le revers de la médaille. Couleur des flammes de l'enfer, le rouge renvoyait déjà chez les Hébreux, selon une tradition beaucoup plus ancienne, à Dieu aussi bien qu'à Satan. L'écarlate personnifiant le péché dans l'Ancien Testament, certaines cités imposaient aux courtisanes le port d'une écharpe ou d'une robe rouge, tandis que Juifs et autres exclus arboraient un insigne de la même couleur. [...] Dans le Livre de l'Apocalypse (Nouveau Testament), l'Antéchrist apparaît tel un "grand dragon rouge" cabriolant en compagnie de la femme écarlate, la prostituée de Babylone, "ivre du sang des Saints et des témoins de Jésus". (Apoc., XII,3) [texte liturgique ici]

  • Malgré tout, le pape décida en 1295, de vêtir les cardinaux de robes rouges - en fait l'une des teintes rougeâtres de la pourpre impériale - que les hauts dignitaires de l'Eglise faisaient venir à grands frais de Constantinople, alors aux mains des Byzantins, mais seule à produire le précieux colorant.

 

Missel romain ca 1370 Bologne Niccolo di Giacomo BM Avignon ms 0136 f 321v IRHTMissel romain, Bologne ca 1370
Niccolo di GIACOMO

BM Avignon Ms 0136 F. 321v  
(c) IRHT - CNRS

Le secret de sa fabrication disparaissant avec la prise de la ville par les Turcs en 1453, les autorités religieuses se tournèrent vers une substance à base d'alun, mordant largement répandu dans l'Europe de la Renaissance. Les cardinaux optèrent alors pour des habits écarlates que les protestants comparaient volontiers à la robe de la grande prostituée de Babylone [cf. Apocalypse] [...]

Pour la majorité des Européens, la nouvelle "pourpre cardinalice" se contentait d'incarner le pouvoir spirituel et temporel de la papauté. Depuis longtemps, les souverains d'Europe, incapables de se procurer la pourpre impériale, avaient habitué leurs sujets à les voir vêtus de rouge. Durant les siècles qui séparèrent la chute de Rome de la prise de Constantinople, seul l'empereur byzantin et les hauts dignitaires de l'Eglise disposaient d'un approvisionnement satisfaisant en murex.  

[fin de citation] ///////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////
Autres extraits, même ouvrage :
[COULEUR ROUGE] Petite histoire du vêtement rouge [#]

 

Illustrations :
enluminure (Lettrine D), Missel romain, Bologne ca 1370, Niccolo di GIACOMO, (c) Institut d'Histoire et de Recherche des Textes-CNRS 

 

L  I  E  N  S 

La Sainte Bible, Livre de l'Apocalypse chapitre XII (traduction liturgique) : 
aelf.org/bible-liturgie/Ap/Livre+de+l%27Apocalypse/chapitre/12

Michel PASTOUREAU, historien des couleurs : Interview sur le rouge (2004)
expositions.bnf.fr/rouge/rencontres/02.htm 

Site complet sur les cardinaux de l'Eglise catholique romaine :
www2.fiu.edu/~mirandas/cardinals.htm