Le théologien protestant Heinz ZAHRNT a consacré un ouvrage entier à la mentalité religieuse de la fin du Moyen Age. Ce passage particulier éclaire la comparaison de la mort avec le moissonneur armé de sa faux, et la resitue dans son contexte historique, donnant ainsi de quoi méditer sur l'archétype de la carte de tarot XIII ...

carte de tarot XIII [#]

Heinz ZAHRNT : Dans l'attente de Dieu, L'Eglise avant la Réformation
trad. Henri Rochais, coll. Christianisme en mouvement, CASTERMAN 1970
[Extraits pp. 51 sq.] //////////////////////////////////////////////////////////////

On s'est demandé si le Moyen Age finissant a été, du point de vue religieux, une époque particulièrement riche et féconde, ou au contraire pauvre et aride. [...]

Une chose est certaine, c'est que ce fut une période intensément religieuse. La piété populaire y atteignit des sommets de ferveur. Le chroniqueur Burkhard Zink de Memmingen la caractérise en disant : "Chacun voulait gagnerle ciel." [...] Il s'agissait d'une piété portée jusqu'à la passion. Partout le désir du salut s'imposait avec une fougue puissante et incoercible. Plus encore que par le passé, la vie entière, jusque dans les plus petits détails quotidiens, était saturée de religion. [...] Ce qui poussait les hommes si passionnément vers Dieu, c'était le besoin d'une SECURITE TOTALE au sein de la crise générale en cours. [...]

 

Les épreuves

Il y eut suffisamment d'autres événements [en plus du schisme d'Occident et de l'insécurité dans le Saint Empire] qui devaient inquiéter et troubler les gens, et permettre de comprendre leur extraordinaire état d'âme. Le siècle qui précéda la Réforme fut plein de catastrophes, de malheurs et de périls. S'il est une époque dont on peut dire qu'elle a été "éprouvée", c'est bien celle-là.

Cela commença par la grande peste de 1348-1350.

  • En peu de temps, moururent alors à Bâle 14 000 personnes, 50 000 à Paris, 60 000 à Florence, 100 000 à Venise. En Allemagne, l'épidémie emporta, parmi les seuls Frères mineurs [Franciscains], 30 000 religieux.

  • Pour apprécier correctement ces chiffres effarants, il faut se souvenir que les habitants des cités étaient alors infiniment moins nombreux qu'aujourd'hui. On entendait le glas tinter sans interruption et l'on voyait les convois funèbres traverser sans cesse la ville. Les fosses communes ne suffisaient plus à absorber la foule des morts. Les contemporains estimaient qu'il était plus facile de compter les survivants que les défunts.

  • Ces grandes hécatombes ont profondément remué et marqué les hommes dans le sentiment qu'ils avaient du monde. Mais plus tard aussi le peuple fut toujours de nouveau secoué par la peste comme par le rythme d'une fièvre intermittente. De 1326 à 1400, il y eut 32 années de peste, et 41 années de 1400 à 1500.

  • A cela s'ajoutèrent quantité d'autres catastrophes : guerres, mauvaises récoltes, disettes, famines, intempéries, tremblements de terre, incendies, inondations, et ce qui ne fut pas la moindre calamité : le "mal français" justement alors importé, la syphilis.

  • Rien qu'à Bâle, on dénombra, dans les 40 dernières années avant la Réforme, 6 tremblements de terre, 3 épidémies de peste, 15 disettes, 3 inondations du Rhin, de grands froids et de fortes chutes de grêle, une éclipse de soleil et l'apparition d'une comète. Toutes ces catastrophes et phénomènes naturels frappaient forcément les hommes, au demeurant très émotifs, de la fin du Moyen Age, et cette émotion était encore accrue par les gravures sur bois et les libelles qui, par la légende et par l'image, communiquaient à tous un sentiment aigu de l'incertitude générale de la vie.


La danse macabre

 

Denise-Poncher-before-a-Vision-of-Death-ca1500 Getty MuseumHeures Poncher
ca 1500, Getty Museum

C'était un monde où l'on devait surtout mourir. La mort semblait régner sur toute la vie; elle était aussi familière aux hommes que le pain quotidien? "Media vite in morte sumus - au coeur de la vie nous sommes cernés par la mort" : voilà ce dont les hommes du XVe siècle ont fait l'expérience. Il est symptomatique que c'est en ce temps-là justement qu'apparaissent les premières versions allemandes de ces vieilles antiennes. L'inquiétante grandeur de la mort contemplée amène les hommes de la fin du Moyen Age à en être comme obsédés.

Du XIVe siècle à l'époque de la Réforme, nous constatons un crescendo continu des voix et des témoignages qui parlent de la mort. Nulle époque n'a autant et aussi constamment insisté sur l'idée de la mort : Memento Mori - souviens-toi qu'il te faut mourir ! 

 

De toutes les formes et figures autour desquelles tournent les pensées et la vénération, la confiance et l'angoisse, l'amour et la crainte des hommes, il en est une qui prend des proportions gigantesques et domine toutes les autres, même chez les saints : c'est la mort, ou "Dame mort"

 

danse macabre estampe 1493 Bibl des Arts DécoratifsL'expérience que les hommes de cette époque ont faite de la mort se reflète dans les "danses macabres". Jouées, peintes, sculptées sur bois, elles se multiplient partout avec rapidité.

  • Des représentations de danses macabres couvrent les murs des chapelles, des cimetières, des ossuaires, des monastères et des cloîtres, et de là elles s'adressent à tous comme une prédication publique;
  • ou bien, sous la forme d'images et dans les libelles populaires, elles vont à l'individu, au bourgeois dans sa chambre, au moine dans sa cellule.

 

Danse macabre, estampe, 1493, Wohlgemüt, Nüremberg, Bibl. des Arts Décoratifs, photo.rmn.fr

 

Ronde des morts avec les vivants à l'origine, la danse macabre devient un ballet de la mort avec les hommes qu'elle entraîne, seuls, par couples ou par troupes entières.

 

Heures usage Meaux ca 1480 - base MistralHeures à l'usage de Meaux, ca 1480 
enluminure au début de l'Office des Morts
BM TROYES Ms 1897 folio 087
© Institut de recherche et d'histoire des textes - CNRS


Avec d'incessantes variantes, les artistes, modestes ou illustres, reproduisent la toute-puissance de la mort, sa présence opprimante et sa force de nivellement.

Ici, la mort est accroupie sur les branches d'un arbre sous lequel des lansquenets lutinent une fille;
ailleurs, elle saisit le laboureur en mettant la main à son attelage;
là, elle embrasse le corps d'une femme à son miroir,
épie les amoureux qui se promènent sans méfiance;
ailleurs encore, elle précipite le chevalier de son destrier,
et elle n'épargne pas non plus l'enfant.

La mort vient les chercher tous. 

Tous sont pour elle égaux; toutes les catégories doivent passer en revue devant elle : pape, empereur, chevaliers, paysans, maîtres, serviteurs, mendiants. "De tout ce qui est né, le sort est sévère, c'est la fatalité de la mort amère." Ainsi s'associe aux danses macabres une tendance démocratique; elles sont en même temps une satire sociale au coeur des fermentations et des bouleversements de l'époque.

 

L'angoisse de la créature à l'état pur
 

Hans HOLBEIN La mort et le paysan 1524 26 BaleLe Paysan, estampe, 1524-1526
Hans HOLBEIN Le Jeune

Bien que les danses macabres multiplient les variations sur ce thème et que les hommes y rencontrent la mort dans les situations les plus diverses de la vie, il y a, dans les rapports de l'homme médiéval avec la mort, quelque chose d'impersonnel qui fait qu'il n'est pas seul en cause. Il ne ressent pas la mort comme un destin individuel que chacun devrait affronter pour soi. Elle est une fatalité commune et uniforme qui s'impose à tous, comme la faux du moissonneur passe dans le blé. On ne peut s'en défendre, on peut tout au plus implorer un délai.

Une seule exception ici : Jean de Saaz avec son poème "Le Laboureur de Bohême", qui annonce une attitude différente, nouvelle, de l'homme devant la mort. [...]


En général, dans le sentiment de la mort éprouvé par les hommes du Moyen Age finissant, on ne trouve aucune considération individuelle ni d'obligation morale. C'est presque à l'état pur l'angoisse de la créature. On n'a pas pu intégrer la mort dans le cadre de vie; elle apparaît comme quelque chose d'étrange et d'extérieur qu'on n'aborde qu'au dernier moment, comme quelque chose qui n'a d'autre lien avec la vie que d'en marquer la fin. La mort est alors moins regardée comme voleur de la vie que comme voleur du salut de l'âme.

 
Ainsi, à la fin du Moyen Age, l'expérience dramatique de la mort ne conduit pas à une vie plus ardente et plus profonde; elle dirige surtout la pensée vers l'au-delà et la plonge dans la préoccupation du salut éternel. L'un conditionne l'autre, c'est comme un cercle vicieux : plus véhémente est la crainte que les hommes ont de la mort, plus passionné est le souci qu'ils prennent du salut de leur âme, et inversement : plus passionnément ils se soucient de ce salut, plus ils craignent la mort.
-------> succès des "Ars Moriendi" après 1450 [#]

De là ce climat de tension provoqué par la pensée de la gravité du jugement et du sérieux de la pénitence à accomplir, comme nous pouvons nous en faire une idée par les cantiques des flagellants :

                                   Là, élevez les mains,
                                   Que Dieu chasse la mort immense !
                                   Là, étendez les bras,
                                  Que Dieu fasse miséricorde !
                                  Jésus, par Tes plaies saignantes,
                                  Garde-nous de la mort subite !

[fin de citation] ////////////////////////////////////////////////////////////////////
Autres extraits d'ouvrages théologiques cités dans le blog :
Catéchisme catholique : La prudence, aurige des vertus [#] (carte VII Le Chariot)
Dom Paul BENOIST D'AZY, Bénédictin : Satan et la Providence, initiation théologique [#] - Le démon, initiation théologique, in ch. VI Des Anges [#]  - Les Anges, initiation théologique, in chap. X Des Anges et du Gouvernement divin [#] (Textes/Théologie)
Xavier THEVENOT, Salésien : [ESPERANCE] Devenir ami de soi-même [#] (carte XVII L'ETOILE) 
Olivier CLEMENT, théologien orthodoxe : La Personne [#]  (carte XXI Le Monde)

 

L  I  E  N  S 

L'auteur, Heinz ZAHRNT (1915-2003) théologien protestant : de.wikipedia.org/wiki/Heinz_Zahrnt

PERSONNAGES CITES :

Burkhard ZINK (1397-1474/75) chroniqueur : germanhistorydocs.ghi-dc.org/pdf/eng/Doc.2-ENG-Zink_en.pdf
Ordre des Franciscains (frères mineurs) :  www.franciscain.net/
Flagellants : 
littre.reverso.net/dictionnaire-francais/definition/flagellant/31748

FAITS DE CIVILISATION EVOQUES :
Syphilis : sante.canoe.ca/condition_info_details.asp?disease_id=208

ILLUSTRATIONS :

Heures PONCHER, Denise Poncher devant une vision de la Mort, ca 1500 
par le Maître de la Chronique scandaleuse (Getty Museum)
onditmedievalpasmoyenageux.fr/?p=2537&utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=images-de-la-mort-au-moyen-age-getty-museum

Danse macabre, 1493 
estampe de M. Wohlgemüt, Nüremberg, Bibliothèque des Arts Décoratifs, source : photo.rmn.fr

Heures à l'usage de Meaux (poss. féminin), enluminure au début de l'Office des Morts, ca 1480
BM TROYES Ms 1897 folio 087
© Institut de recherche et d'histoire des textes - CNRS - cliché : www.enluminures.culture.fr

La Mort et le paysan, 1524/1526, estampe de Hans HOLBEIN le Jeune
Kupferstichkabinett, Öffentliche Kunstsammlung, Basel. 
Source du cliché :  Web Gallery of Art www.wga.hu