carte XVII L'Etoile (sommaire) [#]
vision psychanalytique des larmes [#]

Catherine CHALIER : Traité des Larmes - fragilité de Dieu, fragilité de l'âme
coll. Spiritualités vivantes ALBIN MICHEL 2003, Poche 2008  - ISBN 978-2-226-17860-2 
[Extraits] /////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////

pp. 89 sq.

roger-van-der-weyden-el-descendimiento Prado Madrid
P
ar la voix de Jérémie, l'Eternel met en garde Juda et Israël choisis pourtant pour devenir son peuple, son titre de gloire et son honneur (Jr 13, 11) contre leur profonde tentation d'orgueil et leur refus d'écouter ses paroles afin de mieux s'adonner, sans scrupule, à la satisfaction de leurs propres inclinations et de servir d'autres dieux.

Il les avertit mais Il semble résigné à sa propre impuissance face à leur désobéissance puisqu'Il ajoute :

"Et si vous n'écoutez pas, dans des lieux secrets (bemistarim) mon âme pleurera (tifké nafchi) à cause de l'arrogance (mifné géva) et mes yeux seront inondés et se répandront en larmes (dimah), puisque le troupeau de l'Eternel aura été capturé." (Jérémie 13, 17). 

Or cette prophétie relative aux pleurs secrets de l'Eternel a longuement retenu l'attention des sages qui, dans le Talmud [1] , se demandent comment comprendre ces images. [...]


Rogier van der WEYDEN (ca 1400-1464)
Descente de croix
(détail, une sainte femme), Musée du Prado, Madrid
------> autres oeuvres dans le blog : [#] 

 

Les maîtres enseignaient qu'il existe trois raisons majeures pour lesquelles l'Eternel pleure chaque jour :

  1. "A cause de celui qui a les moyens d'étudier la Torah et qui ne l'étudie pas,
  2. à cause de celui qui n'a pas les moyens d'étudier la Torah et qui l'étudie,
  3. et à cause d'un chef de communauté qui se comporte avec arrogance envers son public." [...] 

[...] ici, beau passage sur la lecture de la Torah -------> [#] 

Jérémie annonce donc d'abord que la vision courante d'une histoire orientée par l'alliance - et de Dieu au coeur de cette histoire - méconnaît presque toujours ce que cachent les cris des hommes terrassés par leur faiblesse face au malheur.

  • Ils sont presque toujours enclins à croire en effet que la souffrance et le deuil résultent de leur désobéissance ou de leurs turpitudes. Ils imaginent ainsi un Dieu sans miséricorde, qui a la puissance de leur infliger ses justes châtiments lorsqu'ils ont méprisé ses commandements.

  • Or l'image des "lieux secrets" où se cache Dieu, comme le dit Rachi dans son commentaire, pour pleurer sur son peuple déroge à cette vision. Elle oblige au contraire à penser une impuissance de Dieu vis-à-vis de l'homme - Il ne peut le contraindre à L'écouter - et des conséquences terribles que sa folie induit - Il ne peut les empêcher. [...] L'eau des larmes divines [...] devient le lien par excellence, le seul qui semble demeurer souvent, entre Dieu et tous ceux qui, brutalisés par l'histoire, s'approchent déjà d'une agonie muette. [...]

 

Or cette image n'a pas seulement pour vocation de réconforter ceux qu'embrase la fulgurance d'une douleur sans témoin en leur laissant croire que Dieu pleure avec eux.

  • Elle révèle aussi, par le choix de ses traits anthropomorphiques et par l'importance qui lui est accordée, le pressentiment, ou encore la conscience, des sages que l'expérience humaine des pleurs conduit au plus près d'une vérité où la ressemblance de l'homme à son Créateur se délie des mirages qui, ordinairement, l'emprisonnent.
  • Les larmes solitaires de la fille de Jephté [texte biblique ici] [...] signifient l'impossibilité de partager sa douleur avec celui qui la cause [son père] et, de surcroît, la tâche de le protéger [...].

  • Tâche qui voue aussi, et peut-être surtout, à ignorer que le Dieu invoqué par Jephté [pour ne pas se dédire de son voeu] est une idole et non Celui qui demande de "choisir la vie", pour ses enfants aussi ! [...] 

  • Chacun sait qu'il y a bien des façons de meurtrir la vie de ses propres descendants, fût-ce en toute ignorance, et ceux qui restent marqués par une telle meurtrissure, à leur corps et leur âme défendants, n'ont bientôt d'autre ressource que ces pleurs silencieux à l'heure où leurs ténèbres deviennent insupportables. Si la promesse biblique cherche à délivrer les psychismes pour leur permettre de "choisir la vie", même aux instants où peur et angoisse font courir le péril de la suffocation ou du renoncement, elle n'épargne pas pour autant d'avoir à subir détresses secrètes et sentiment d'abandon de Dieu (Psaumes 22, 2).

  • Les pleurs solitaires de la fille de Jephté sont bien ceux de toute personne qui, dans un sentiment d'impuissance totale pour sauver sa vie déjà dédiée par d'autres à revenir à la terre, sans joie et sans amour, se retire au plus secret d'elle-même pour pleurer, sans même le vouloir parfois. Comme si elle cherchait là, au plus intime de son psychisme, à se tenir à proximité du Dieu retiré dans ses lieux secrets, pour pleurer Lui aussi.

La réponse hassidique [...] enseigne que ces "lieux secrets" ne se trouvent nulle part ailleurs que dans les replis les plus profonds du psychisme humain. C'est là que, dans leur impuissance commune à prévaloir contre l'intensité de l'effroi, Dieu et l'homme se rencontreraient pour pleurer. L'eau des larmes divines se mêlerait alors sous l'effet d'une nostalgie partagée, [...]

  • Les penseurs du hassidisme [...] passent par une longue méditation de la pensée du tsim tsoum divin, de ce retrait ou de ce voilement de Dieu indispensable, selon R. Isaac Louria, pour que des créatures différenciées voient le jour. Mais comme, précisément, ils y voient un "voilement" et non un "retrait", ils enseignent aussi [...] que la réalité divine, bien qu'inévitablement voilée au regard de chair, se trouve en toute chose, même dans la pierre, même dans l'eau car, si elle s'en retirait, cette chose périrait aussitôt. [2]

  • L'eau des larmes reçoit donc ici un statut très particulier puisqu'elle est aussi habitée par cette réalité, à l'insu de celui qui se retire dans la solitude pour pleurer. [...]

pp. 102 sq.

La place consentie par chacun à la Torah au coeur de ses jours éphémères constitue sans nul doute le fil conducteur de la réflexion des âges.

  • La Torah comme vérité, comme chemin et comme vie, ou encore la Torah comme descente de la Parole de Dieu en proximité des hommes, ne s'impose pas avec insistance, force et violence : elle dépend de la capacité d'écoute propre à chacun, de sa disponibilité et de son empressement à interroger ce Verbe avec une intelligence qui ne s'offense pas d'être nourrie par la sève émotionnelle conférant à la vie de chacun un goût unique.  [...]

  • Malgré les affres de l'angoisse propre au combat contre l'acharnement haineux de ceux qui veulent sidérer jusqu'au souvenir de cette Parole dans l'âme humaine et en stigmatiser l'impuissance comme preuve d'inexistence, cette persévérance [de ceux qui étudient la Torah] ne provient-elle pas en effet d'un amour invaincu ? D'un amour qui, même quand il se fait tard, tente de se frayer encore un chemin vers Dieu souvent presque agonisant dans les âmes trop blessées, d'un Dieu dont les larmes proviennent alors aussi de la gratitude envers ceux qui le cherchent encore.

C'est sans doute dans cette optique qu'il faut également comprendre les propos de R. Eléazar dans le Talmud affirmant que depuis la destruction du Temple, les portes de la prière sont fermées, mais celles des larmes sont restées ouvertes. [3]

  • Elles ouvrent encore un chemin vers Dieu à l'heure où toutes les autres se ferment car, comme dit le prophète Isaïe (63,9), "dans toutes leurs souffrances il a souffert avec eux." ou encore, selon une image empruntée à un autre passage du Talmud, lui aussi rebelle à l'idée que la déréliction humaine reste à jamais sans réponse :
    "Celui qui pleure dans la nuit, les étoiles et les astres pleurent avec lui."  
    [4]

  • Image qui plaide la cause d'une solidarité essentielle de la création, celle-ci attendant avec l'homme sa rédemption. [5] Que les étoiles et les astres pleurent avec celui dont nul n'entend le gémissement, incitant à penser que, loin de demeurer impassible dans une beauté immuable, comme l'imaginaient Platon ou Aristote, le cosmos est habité d'une fragilité au diapason de celle de l'homme. L'un et l'autre, comme dit le Rabbi de Gur, sont habités par une parole à délivrer des affres de l'exil, par la Voix (qol) créatrice prisonnière de la suffisance à soi et violentée par l'orgueil. Mais seul le chant (sira)  pourra y parvenir, ajoute-t-il en insistant sur la dimension universelle de cette délivrance pour le monde entier (geoula leclal haOlam coulo). [6]

  • Ce qui est dire aussi, a contrario, que nul ne pleure jamais seulement pour soi, à la mesure de ses épreuves et de sa misère propre, même aux heures du plus cruel abandon.

Les pleurs humains seraient toujours aussi, fût-ce à leur insu, des pleurs pour cette Voix qui appelle chaque créature à l'existence. Voix étouffée et enchaînée par les verbes et les gestes exterminateurs, par le goût de la haine et la volupté tragique mise à nier tout ce qui rappelle la vie ou en témoigne.

------> vision psychanalytique des larmes, cf. [#]

[fin de citation] ////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////

Notes de l'auteur :

[1] cf. Talmud Babli, Haguiga 5b
[2]
cf. R. Schneour Zalman de Liady Kehot Publications 1981, p. 287. Etude approfondie du tsim tsoum dans la perspective hassidique, voir Y. JACOBSON : Introduction à la pensée hassidique, trad. C. Chalier, Ed. du Cerf, 1989 
[3]
 cf. Talmud Babli, Baba Metsia 59a
[4] cf. Talmud Babli, Sanhédrin 104b
[5]
cf. L'Alliance avec la nature, Paris, Ed. du CERF, 1989 (dernier chapitre) 
[6] cf. Sfat Emet, volume sur les fêtes, t. 2, p. 221

 

L  I  E  N  S 

RELIGION
Talmud (en Anglais) :
www.newadvent.org/cathen/14435b.htm
Rabbi de Gur : fr.wikipedia.org/wiki/Dynastie_hassidique_de_Gour
Mysticisme (catholique) : www.newadvent.org/cathen/10663b.htm 
Religion juive et catholicisme : www.newadvent.org/cathen/08399a.htm

La foi chrétienne n'est pas une religion du livre par S.S. Benoît XVI : charismata.free.fr/?p=1390

PERSONNAGES CITES :
ARISTOTE, philosophe grec : classes.bnf.fr/dossitsm/b-aristo.htm
FILLE DE JEPHTE : personnage de l'ancien Testament au Livre des Juges, 11, 29-40
texte (TOB : Trad. oecuménique) : rene.cougnaud.free.fr/femmesdelabible/Fiches/Fille-deJephte.html
commentaire (pasteure Corinne Lanoir) : www.evangile-et-liberte.net/elements/numeros/166/cahier.html
poème d'Alfred de Vigny : poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/alfred_de_vigny/la_fille_de_jephte.html
PLATON, philosophe grec : www.philonet.fr/auteurs/Platon.html

ARTISTES :
Rogier VAN DER WEYDEN, peintre flamand (1399/1400-1464) :
www.aparences.net/ecoles/les-primitifs-flamands/rogier-van-der-weyden/
www.artliste.com/rogier-van-der-weyden/

 

ILLUSTRATIONS :
R. Van der WEYDEN (1399/1400-1464) Descente de Croix, 1435, Musée du Prado, MADRID
source : urielarte.blogspot.fr/2012/05/descendimiento-de-la-cruz-roger-van-der.html