Rencontre fortuite de lecture, cette EPEE D'ETAT de la Renaissance, tenue verticalement en main pour "marquer" une royauté effective, m'a paru digne d'intérêt pour ce chapitre sur les cartes d'Epées des tarots anciens ! 

Cartes d'Epées (sommaire) [#]
III L'IMPERATRICE (sommaire) [#]
voir aussi : plastron de souveraine [#]

Thierry WANEGFFELEN : Le Pouvoir contesté - Souveraines d'Europe à la Renaissance
publié sous la direction de Sophie Bajard, Ed. PAYOT & RIVAGES 2008
[extraits] ///////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////

pp. 416

Jeu VISCONTI CARY YALE mi XVe -Reine Epees - queenoftarotdotcomJeu Visconti Sforza Cary Yale (ou di Modrone)
Milan, ca 1428-1447
Carte de la Reyne d'Epées
Beinecke Library, Yale University
www.queenoftarot.com

En 1500 paraît Le Jardin des nobles demoiselles, un ouvrage castillan rédigé avant l'évènement d'Isabelle de Castille et dédié à celle-ci. L'auteur, un religieux augustin, Martin de Cordoba, y insiste sur le fait que "la princesse est plus qu'une femme et dans un corps de femme possède un esprit d'homme". On l'a dit, déjà : pour gouverner vraiment, il faut qu'une reine se fonde sur son "esprit masculin" afin de surmonter et dépasser la faiblesse de son "corps féminin".

D'autres chroniqueurs et contemporains d'Isabelle la Catholique la comparent à l'envi à une nouvelle reine des Amazones, "mais d'un esprit plus que viril". Les Amazones [...] étaient entièrement femmes, et leur figure permettait justement de réhabiliter la "nature" féminine et d'affirmer qu'un esprit et un coeur de femme étaient capables d'assumer les tâches les plus hautes de gouvernement. On le constate : l'"Amazone" Isabelle, avec son esprit "viril", leur ressemble fort peu, de même que la souveraine exaltée par Juan de Lucerna : "Oh! coeur d'un homme habillé en femme, exemple de toutes les reines, modèle pour toutes les femmes et pour tous les hommes !"  Et Fernàn Pérez de Guzmàn évoque lui aussi à propos d'Isabelle la Catholique le "coeur masculin" de cette nouvelle Zénobie, présentée comme une reine guerrière mais par ailleurs remarquable pour son intelligence et sa culture, masculines, forcément masculines.

A Ségovie, en décembre 1474 [*], Isabelle parcourt la ville à cheval, précédée d'un unique cavalier portant très solennellement à la main droite l'épée des rois de Castille, à la façon espagnole, en la tenant par la pointe, pommeau en haut, en forme donc de croix.

Informé quelques jours plus tard, son mari, Ferdinand d'Aragon, remarque que jamais aucune reine n'a bénéficié d'une telle cérémonie. C'est pour les rois qu'on sort et porte ainsi l'épée de Castille, c'est pour lui seul, Ferdinand, non pour sa femme, estime-t-il, qu'elle aurait dû et devait être portée et montrée aux Castillans.

Mais, quoi qu'en ait eu Ferdinand d'Aragon, c'est bel et bien Isabelle de Castille qui s'est donnée à voir aux Castillans comme leur nouveau souverain de guerre et de justice, se vouant à la défense de la religion chrétienne et donc à la poursuite de l'oeuvre de Reconquête. Sur le plan des représentations politiques, elle est donc pleinement roi, même si les mots pour le dire sont plus difficiles à trouver, et tous au féminin. En effet, quelques jours plus atrd, des lettres circulaires demandent aux villes de Castille de reconnaître Isabelle "comme leur naturelle reine" et de déployer les bannières en son honneur et en celui "du très illustre et très puissant prince, Ferdinand, son seigneur et son mari légitime".

Remarquons que cette "reine" qui est pleinement roi est bien forcée de s'accommoder d'un mari et de le reconnaître pour "son seigneur", mais que ce dernier ne saurait, selon elle, avoir d 'autre autorité que dans la sphère privée : il n'est d'ailleurs significativement présenté aux villes de Castille que comme "prince". [...] Ferdinand n'a pas accepté d'être relégué en Castille au simple rang de prince consort, et à la suite d'âpres discussions et débats, il est parvenu à s'y faire reconnaître comme roi, y exerçant conjointement avec sa femme un pouvoir d'ailleurs dénié à cette dernière dans la phallocrate couronne d'Aragon.

Isabelle, on le sait, n'a pu exprimer sa préséance qu'en s'intitulant, au féminin cette fois encore (en outre bien mieux marqué en espagnol), "seule propriétaire de la couronne de Castille"

Elle n'est désignée explicitement comme roi et n'accède ainsi à la précellence du genre masculin que confondue avec son mari dans l'étrange masculin pluriel par lequel les désignent leurs agents et leurs sujets, los Reyes, "les Rois". Il faut donc que sa silhouette se confonde avec celle de Ferdinand.
-----> Sceau des Rois Catholiques, cf. [#]

 

pp. 236 sq.

L'autre grande figure de souveraine de la Renaissance (à part Anne de Bretagne) est la reine de Castille, Isabelle la Catholique. Son acharnement à parvenir au pouvoir puis à l'exercer est remarquable. En effet, cette princesse n'aurait pas dû accéder à la Couronne, et elle y est parvenue au détriment de la fille de son demi-frère aîné, Henri IV, réputée bâtarde et écartée à ce titre. De plus, une fois reine et à seulement 23 ans, elle refuse de céder la moindre de ses prérogatives à qui que ce soit, ni à ceux qui l'ont soutenue, ni à son mari, Ferdinand, prince héritier d'Aragon. Isabelle est ainsi très attachée à être tenue pour la seule détentrice et "propriétaire" de la "couronne de Castille", ce qui doit, selon elle, lui conférer des droits qui ne sauraient passer à son époux. Les relations entre les Rois Catholiques n'ont peut-être pas été aussi aisées qu'on le dit souvent.

[*] Le livre mentionne la date de 1574, coquille manifeste et corrigée par le blog : Isabelle la Catholique (1451-1504) devient reine de Castille en 1474.

[fin de citation]////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////
Même ouvrage, autres extraits cités dans le blog :
[#] Régence féminine (1) : absence du souverain
[#] Régence féminine (2) : l'impératrice Isabelle du Portugal
[#] Régence féminine (3) : Marguerite d'Autriche
[#] Sceaux de souveraines
[#] [ARMURE] Plastron de souveraine 

L  I  E  N  S

PERSONNAGES CITES : 

Les Rois Catholiques :
ISABELLE la Catholique (1451-1504), reine de Castille à partir de 1474 : www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Isabelle_Ire_la_Catholique/125202
FERDINAND II d'Aragon (1452-1516) : www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Ferdinand_II/119278

Les écrivains :
Martin de CORDOBA (+1476) : es.wikipedia.org/wiki/Mart%C3%ADn_Alonso_de_C%C3%B3rdoba
www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hispa_0007-4640_1984_num_86_1_4523
Jean de LUCERNA : ?
Fernàn PEREZ DE GUZMAN (~1376-~1460) :  www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/P%C3%A9rez_de_Guzm%C3%A1n/137611 


FAITS HISTORIQUES CITES :
La Renaissance : www.larousse.fr/encyclopedie/divers/Renaissance/184289 
Couronne d'Aragon : www.larousse.fr/encyclopedie/autre-region/Aragon/105903
Comté et royaume de Castille (1035) : www.larousse.fr/encyclopedie/autre-region/Castille/112067
Reconquête de l'Espagne (Reconquistà) : www.larousse.fr/encyclopedie/divers/Reconquista/140502

MYTHES ET LEGENDES :
Mythe des Amazones : mythologica.fr/grec/amazone.htm