Entre autres intérêts, cette analyse très complète du fameux médiéviste Jacques LE GOFF présente l'érémitisme comme le "must" absolu de l'idéal chrétien pour le Moyen Age. Expliquerait-on ainsi pourquoi les cartes de tarot ne présentent, comme personnages religieux, que le pape (parfois avec un ou des cardinaux) et l'ermite, mais  strictement aucun curé et aucun moine (alors que ceux-ci étaient de loin les plus nombreux) ?

Carte VIIII L'HERMITE [#]

Jacques LE GOFF : La Civilisation de l'Occident médiéval.
Coll. Les Grandes Civilisations, ARTHAUD, 1977, rééd. 1984
[extrait pp 211 sq. - intertitres dûs au blog] ///////////////////////////////////////////////

Fuite et mépris du monde

Entre le ciel et la terre si étroitement reliés l'un à l'autre [...], une extraordinaire tension existe pourtant dans l'Occident médiéval. Gagner le ciel dès ici-bas : cet idéal le dispute dans les esprits, les coeurs, les comportements, à un aussi violent désir contradictoire : faire descendre le ciel sur terre. Le premier mouvement, c'est celui de la fuite du monde : fuga mundi. On sait de quand il date dans la société chrétienne : dans la doctrine, du commencement; dans l'incarnation sociologique, du moment où, la partie gagnée dans le monde [Note du blog : depuis que l'empire romain est devenu chrétien], les êtres exigeants manifestent, pour eux-mêmes et pour leurs frères, la protestation, depuis le IVe siècle sans cesse recommencée, de l'érémitisme. Les Vitae patrum, les vies des Pères du désert, connaissent à travers tout le Moyen Age occidental une extraordinaire fortune. Le mépris du monde, le contemptus mundi, est un des grands thèmes de la mentalité médiévale. Il n'est pas l'apanage des mystiques, des théologiens - Innocent III, avant de devenir pape, a écrit à la fin du XIIe siècle un traité, De contemptu mundi, qui est la quintessence idéologique de ce sentiment -, des poètes : on connaît, entre tant d'autres, les poèmes de Walther von der Vogerlweide et de Conrad von Würzburg, d'autres Minnesänger, sur Frau Welt, le monde personnifié par une femme aux attraits fallacieux, séduisante vue de dos, repoussante de face. Il est profondément enraciné dans la sensibilité commune.

Cette tendance profonde que tous ne parviennent pas à réaliser dans leur vie, certains l'incarnent et se donnent en exemples, en GUIDES : les ermites.

 

L'ermite, modèle populaire idéal

Dès ses débuts, et déjà en Egypte, l'érémitisme avait donné naissance à deux courants :

  1. - celui de la solitude INDIVIDUELLE exprimée par un saint Antoine,
  2. - celui de la solitude EN COMMUN DANS LES MONASTERES, courant cénobitique représenté par un saint Pacôme.

L'Occident médiéval connaît ces deux courants, mais le premier seul est vraiment populaire. Sans doute les ordres érémitiques, tels les Chartreux ou les Cisterciens, jouissent pour un temps d'un prestige spirituel supérieur à celui des moines traditionnels, davantage mêlés au monde : Bénédictins, même réformés autour de Cluny. Les moines blancs - leur robe blanche est un véritable drapeau, symbole d'humilité et de pureté car il s'agit d'étoffe crue, non teinte - s'opposent aux moines noirs et exercent à leurs origines une séduction supérieure sur le peuple. Mais bientôt ils rejoignent dans la suspicion populaire l'ensemble des moines et même des clercs séculiers.

Le modèle, c'est l'ermite isolé, véritable réalisateur aux yeux de la masse laïque de l'idéal solitaire, manifestation la plus élevée de l'idéal chrétien.

Certes il y a une conjoncture de l'érémitisme, certaines époques sont plus fertiles en ermites. Au moment où le monde occidental s'arrache à la stagnation du Haut Moyen Age et s'engage dans un essor riche en réussites (démographiques, économiques, sociales) - de la fin du Xe à la fin du XIIe siècle -, en contrepoint, [...] un grand courant érémitique s'amplifie, parti sans doute d'Italie au contact, à travers Byzance, de la grande tradition érémitique et cénobitique orientale, avec un saint Nil de Grottafrata, un saint Romuald fondateur au début du XIe siècle des Camaldules près de Florence, un saint Jean Gualbert et sa communauté de Vallombreuse. Mouvement qui abouti aux ordres de Prémontré, de Grandmont, de la Chartreuse, de Cîteaux, mais qui, à côté de ces grandes réussites, englobe des réalisations plus modestes comme celles de Robert d'Arbrissel à Fontevrault, et surtout ces innombrables solitaires - ermites, reclus et recluses - qui, moins liés à une règle, au système ecclésiastique, plus près d'une certain idéal anarchique de la vie religieuse, plus aisément confondus par le peuple avec des sorciers, et en tout cas, facilement transformés par lui en saints, peuplent les déserts, c'est-à-dire les forêts de la Chrétienté.
-------> Règles et coutumes des ermites, cf. Dom Gougaud : position canonique [#] - ascétisme [#]
------> St Romuald, ermite et fondateur des Camaldules [#]

 

Modèle, confident, maître spirituel

 

L'ermite est le MODELE, le CONFIDENT, le MAITRE par excellence. C'est vers lui que se tournent les âmes en peine, les chevaliers, les amants tourmentés par quelque faute. Ils surgissent à chaque coin de forêt dans les chansons de geste et les romans, tel le vieil Ogrin consulté par Tristan et Yseult.
                                                                      L'ermite Ogrin moult les sermonne,
                                                                      Du repentir conseil leur donne.
                                                                      L'ermite souvent leur dit
                                                                      Les prophéties de l'Ecriture
                                                                      Et moult leur rappelait souvent
                                                                          Le Jugement de Dieu.

------> Nombreux exemples de visiteurs de l'ermite chez Dom Gougaud : Erémitisme (4) [#]

L'ermite est pour les hommes du Moyen Age le REFUGE DE L'IDEAL CHRETIEN quand l'Eglise semble le trahir. On se rappelle Walther von der Vogelweide qui vient de vilipender les Pfaffen - les "curés" - et leur oppose l'ermite qui pleure sur l'Eglise et son pape (Innocent III) trop jeune et demande au Seigneur d'aider la chrétienté.
                                                                      Da weinte ein klosenaere...
                                                                      Là pleurait un ermite.

 

Ermite cheminant-initiale D -1450-1474-La Fleur des Histoires-Jean Mansel- Livres 3 et 4- Ms 1560 Bibl Mazarineermite cheminant
Initiale D historiée,
Jean MANSEL :
La Fleur des histoires (
1440-1474)
Bibl. Mazarine Ms 1560 fol. 219
liberfloridus.cines.fr

Ermites qui finissent parfois par devenir des agitateurs spirituels et souvent des meneurs populaires, transformés en PREDICATEURS ITINERANTS, placés aux lieux de passage des routes : carrefours forestiers, ponts, et finalement abandonnant le désert pour les places publiques des villes - au grand scandale, par exemple au début du XIIe siècle, du clerc chartrain Payen Bolotin qui écrit un poème vengeur contre ces "faux ermites", tandis que le célèbre canoniste Yves de Chartres prône la vie cénobitique contre l'ermite Rainaud, partisan de la vie solitaire.

Mais tout au long du Moyen Age, en dehors de ces moments de vogue et d'essor de l'érémitisme, il y a une présence et un ATTRAIT CONTINU DES SOLITAIRES. L'iconographie les représente tels qu'ils vont dans la réalité, protestation vivante d'une ostentation sauvage face à un monde qui réussit, s'installe, se civilise. Pieds nus, vêtus de peaux de bêtes, - de chèvres en général -, à la main le bâton en forme de tau, bâton du pélerin, de l'errant, [...] - le signe du tau fait avec ce bâton protège, à l'imitation du signe sauveur annoncé par le prophète Ezéchiel (IX, 6 : "Epargne quiconque portera le signe du tau") et l'Apocalypse VII,3 - ils exercent leur séduction à l'instar de leur patron saint Antoine, le grand VAINQUEUR DE TOUTES LES TENTATIONS, et par-delà, de l'initiateur de la spiritualité du désert, saint Jean Baptiste.
------> Habit et bâton d'ermite, cf. Dom Gougaud [#]

 

Mais tous ne peuvent se faire ermites.

Pourtant beaucoup cherchent à réaliser au moins symboliquement cet idéal qui apparaît comme une garantie de salut. L'usage de revêtir l'habit monastique in articulo mortis, fréquent chez les grands, manifeste ce désir de s'identifier à l'exemple de la perfection monastique et plus précisément érémitique. Cette retrait du chevalier qui se fait ermite, c'est encore un grand thème des chansons de geste qui comportent souvent l'épisode du "moniage", c'est-à-dire de la prise d'habit monastique par le chevalier avant de mourir, le plus célèbre étant le "moniage Guillaume", le moniage de Guillaume d'Orange. Exemple suivi par la classe des grands marchands. Le doge de Venise, Sebastiano Ziani, devenu par le commerce proverbialement riche - on disait "riche comme Ziani" - se retire en 1178 au monastère de San Giorgio Maggiore, comme le fera en 1229 son fils, Piero Ziani, qui fut lui aussi doge. Le grand banquier siennois Giovanni Tolomei fonde en 1313 le monastère de Monte Oliveto Maggiore, où il s'enferme pour mourir. Au début du XIe siècle, saint Anselme écrit à la comtesse Mathilde de Toscane : "Si vous sentez la mort imminente, donnez-vous entièrement à Dieu avant de quitter cette vie, et pour cela, ayez toujours un voile préparé en secret près de vous."
------> prière de Saint Anselme [#] - vie de Mathilde de Toscane [#]
------> les marchands au XVe s. [#]

Parfois même, l'appel du désert,  à quoi peut se mêler un certain goût d'aventure, voire d'exotisme, touche un homme du peuple.

[...] -------> Histoire du marin de saint Louis, cf. article séparé [#]

Pour ceux enfin qui ne sont pas capables de cette pénitence finale, l'Eglise prévoit d'autres moyens d'assurer leur salut. C'est la pratique de la charité, des oeuvres de miséricorde, des donations, et pour les usuriers et tous ceux dont la richesse a été mal acquise, la restitution post mortem. Ainsi, le testament devient le passeport pour le Ciel. Si l'on n'a pas bien présentes à l'esprit l'OBSESSION DU SALUT et la PEUR DE L'ENFER qui animait les hommes du Moyen Age, on ne comprendra jamais leur mentalité et on demeurera stupéfait devant ce dépouillement de tout l'effort d'une vie cupide, dépouillement de la puissance, dépouillement de la richesse qui provoque une extraordinaire mobilité des fortunes et manifeste, fût-ce in extremis, combien les plus avides de biens terrestres parmi les hommes du Moyen Age finissent par mépriser toujours le monde, et ce trait de mentalité qui contrarie l'accumulation des fortunes contribue à éloigner les hommes du Moyen Age des conditions matérielles et psychologiques du capitalisme.

[fin de citation]///////////////////////////////////////////////////////////////////////
Même ouvrage, autres extraits :
[ROUE DE FORTUNE] un Mythe décourageant [#] - [PIERRE] Fréquence des incendies de charpente [#] - [ERMITE] Le marin de saint Louis à Lampedusa [#] - [MAT] La grande mobilité médiévale [#]

 

L  I  E  N  S

PERSONNAGES CITES :


FAITS ET CONCEPTS :
Erémitisme article de l'Encyclopedia Catholica : www.newadvent.org/cathen/07280a.htm
Erémitisme, dans l'Ouest de la France XI-XIIe s. :
www.mgh-bibliothek.de/dokumente/a/a149583.pdf
"Frau Welt" : www.zum.de/Faecher/G/BW/Landeskunde/rhein/staedte/worms/frauwlt2.htm
La notion de Salut  :
www.newadvent.org/cathen/13407a.htm



ORDRES RELIGIEUX EVOQUES :
Ordre des chanoines de Prémontré : www.newadvent.org/cathen/12387b.htm
Ordre des Chartreux : www.wapedia.mobi/fr/Chartreux
en italien : https://cartusialover.wordpress.com/
Ordre des Cisterciens :
www.cister.net/FR/historique/presentation-historique.aspx

site officiel de l'Ordre (Monte Oliveto Maggiore) : www.monteolivetomaggiore.it/lang1/
Ordre des Olivétains (en anglais) : www.newadvent.org/cathen/11244c.htm

LIEUX EVOQUES :
Abbaye de Monte Oliveto Maggiore :