"La mort a été une des compagnes de la Renaissance"

carte XIII (sommaire) [#]

Jean DELUMEAU : La civilisation de la Renaissance, ARTHAUD 1967 (rééd. 1984).
[extrait pp. 345 sq.] /////////////////////////////////////////////////////////////////

Ligier_Richier_Transi_1Eglise Saint-Etienne, BAR-LE-DUC (Meuse)
Ligier RICHIER (Saint-Mihiel ~1550-Genève 1567)
Transi de René de Châlon (1547)
 
wikimedia

A la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe, l'obsession de la mort restait en France une des caractéristiques de la poésie baroque. Retrouvant l'inspiration macabre du XVe siècle, Chassignet (+ en 1635) intitula un de ses poèmes "Un Corps mangé de vers".
On y lisait : Mortel, pense quel est dessous la couverture / D'un charnier mortuaire un corps mangé de vers, / Descharné, desnervé, où les os descouvers, / Depoulpez, desnouez, délaissent les jointures ... / Le ventre deschiré cornant de puanteur / Infecte l'air voisin de mauvaise senteur / Et le nez my-rongé difforme le visage ..."

On songe au Transi (1547) de Ligier Richier (cf. illustr. ci-contre), aux Triomphe de la Mort d'Heemskerck et de Bruegel l'Ancien, à la scène du cimetière dans Hamlet ("Combien de temps un homme peut-il rester en terre avant de pourrir ?") [passage complet ici]. Dürer représenta plusieurs fois la mort. Baldung Grien peignit un tableau (Musée de Bâle) où l'on voit une Mort embrasser à pleine bouche une grosse fille nue [#]. A la fin du XVIe siècle, les gravures de Blomaert et de Greuter symbolisèrent la vanité du monde par un être hybride, moitié jolie femme, moitié squelette.
-----> squelette [#][#][#], squelette en anatomie [#][#]
-----> oeuvres de Ligier RICHIER [#], Baldung Grien [#][#] 

Comment le temps des guerres de religion, si fertile en massacres et en supplices, aurait-il pu se défaire de la hantise de la mort que lui avait léguée l'époque précédente ? Montaigne passa sa vie à méditer sur la mort : "Parmi les fêtes et les joies, écrivait-il, ayons toujours ce refrain de la souvenance de notre condition et ne nous laissons pas si fort emporter au plaisir  que parfois il ne nous repasse en la mémoire en combien de sortes cette nostre allégresse est en butte à la mort et de combien de prises elle le menace" (Essais, I). Il assurait ne pas être de tempérament mélancolique, mais avouait : "Il n'est rien de quoi je me sois dès toujours plus entretenu que des imaginations de la mort; voire en la saison la plus licencieuse de mon âge ...".
-----> Montaigne et sa "soeur d'alliance" [#]  - autres citations de Montaigne  [#] 

 

La mort a été une des compagnes de la Renaissance. [...] 

ViergeduSepulcredeLigierRichierEglise de Saint-Mihiel (Meuse) - Le Sépulcre 
Ligier RICHIER, avant 1564
flickr.com (jmk42)

 

Luther, en 1542, et l'archevêque de Mayence, en 1548, attribuèrent l'un et l'autre au diable l'épidémie de suicides qui se propagea alors en Allemagne. En 1569, on dénombra 14 suicides en trois semaines à Nüremberg. En tout cas un survol, même rapide, de la littérature du XVIe siècle fait apparaître l'importance, à cette époque, du thème du désespoir. L'idée que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue revient fréquemment sous la plume des écrivains.
-----> désespoir au XVe - XVIe siècles [#][#]


La Renaissance a donc connu et la peur et le désir de la mort.

Dans l'Eloge de la Folie (d'Erasme), on trouve cette affirmation inattendue, qui vient après un rappel de la triste condition humaine : "Je n'ai pas à vous dire quels méfaits ont valu aux hommes un tel sort, ni quel Dieu irrité les a condamnés à naître pour ces misères. Qui voudra bien y réfléchir approuvera l'exemple des filles de Milet et leur suicide pourtant bien douloureux. Mais quels sont donc ceux qui se sont tués par dégoût de vivre ? Des familiers de la Sagesse." Et la Folie de conclure qu'elle rend la vie tolérable.
-----> angoisse et danses macabres [#]

Du Bellay a composé une déchirante "Complainte du désespéré" dont l'accent sincère ne trompe pas :" ... nous ne sommes rien / Qu'une terre animée, et qu'une vivante ombre,/ Le sujet de douleur, de misère et d'encombre, / Voire, et que nous passons en misérables maux / Le reste, ô crève-coeur ! de tous les animaux ! / Non pour autre raison Homère nous égale / A la feuille d'hiver qui des arbres dévale, / Tant nous sommes chétifs et pauvres journaliers, / Recevant sans repos maux sur maux à milliers." 
(Joachim du Bellay : Hymnes, II, 9)

En ce qui concerne la critique de la raison, on songe naturellement à la célèbre Apologie de Raymond Sebond qui figure au Livre II des Essais : "Qui fagoterait suffisamment un amas des âneries de l'humaine sapience, il dirait merveilles ..."

Mais on connaît moins l'affirmation douloureuse de Dürer :
"Nous voudrions beaucoup savoir et posséder la vérité sur toutes choses. Mais notre intelligence obtuse ne peut atteindre la perfection de l'art, de la vérité et de la sagesse. Le mensonge est au fond de nos connaissances et les ténèbres nous enveloppent si impitoyablement que, même en avançant prudemment, nous bronchons à chaque pas."

Sur le plan de l'éthique, la Renaissance a été encore plus sévère, et les textes qui le prouvent sont légion.

 

Sépulcre_Ligier_Richier_301008_05Le Sépulcre de Ligier RICHIER à Saint-Mihiel
(détail) historyczno-sztucznie.blogspot.com

 

La Folie d'Erasme évoque "le mal que l'homme fait à l'homme : il le ruine, l'emprisonne, le déshonore, le torture, lui tend des pièges, le trahit. Tout énumérer, avec les outrages, les procès, les escroqueries, ce serait compterdes grains de sable". 

Machiavel, suivi par Guichardin, répute que les hommes sont fourbes et menteurs et ne méritent que d'être conduits par des mensonges. ----> citations de Machiavel [#][#]

Ronsard dans une Mascarade affirme qu'"en terre on ne voit rien que fraude, que malice." 

Shakespeare fait dire à Hamlet que le monde est "une vaste prison, dans laquelle il y a beaucoup de cellules, de cachots et de donjons"

Agrippa d'Aubigné appelle "l'espouvantable main" de Dieu sur les "cités yvres de sang, et encore altérées ...". -----> le roi idéal selon Agrippa d'Aubigné [#]




Le XVe siècle avait mis l'accent sur le péché, éprouvé une peur panique devant  la perspective du Jugement. Les hommes de ce temps avaient cherché à s'abriter dans le manteau protecteur de la Vierge, à se cacher derrière les saints. Ils s'étaient accrochés aux reliques, aux pèlerinages, aux messes votives comme autant de talismans contre l'enfer.

Croit-on que le XVIe siècle, qui a vu Michel-Ange s'inspirer du Dies Irae pour le Jugement Dernier [image ici] de la Sixtine, n'a pas éprouvé, à son tour, la conscience aigüe du péché ? Elle a été au contraire une des caractéristiques de la mentalité occidentale à l'époque de la Renaissance au sens le plus large du terme. Se découvrant plus seul qu'autrefois, l'homme alors s'est senti plus désarmé devant les intrigues de Satan. Dans notre civilisation occidentale et à l'époque de crise féconde que nous étudions, promotion de l'individu et sentiment de culpabilité personnelle furent deux réalités inséparables.

On dira que la Nef des Fous de Sébastien Brant (1494) et que Les sept péchés capitaux, la Cure de la Folie, le Prestidigitateur de Hyéronimus Bosch, qui proclament que "le monde entier est composé de fous", c'est-à-dire de pécheurs, représentent une angoisse médiévale et font place, au début du XVIe siècle, à l'ironie érasmienne. La folie perd alors son caractère tragique et métaphysique. Elle invite les hommes à la réflexion; elle n'est plus l'incarnation effrayante du péché. 

 

NefdesFous338Sébastien BRANT : La Nef des Fous, 1494 
illustration n° 86 Le Fou qui n'a pas prévu la mort 


Mais l'angoisse envers le mal a continué après L'Eloge de la Folie, qui est de 1511. Quelques années plus tard, Luther découvrait la doctrine de la justification par la foi : solution radicale pour tous les chrétiens qui se sentaient incapables d'échapper autrement à Satan. Un pessimisme foncier, dans la théologie réformée, eut désormais pour contrepartie une confiance totale dans le Sauveur, une sorte de fuite en Dieu. Luther écrivait : "En faisant ce qu'il peut, l'homme pèche mortellement ... il doit entièrement désespérer de lui-même afin de devenir capable de recevoir la grâce du Christ".

 

Ainsi la Renaissance a vu le triomphe, dans la moitié de l'Europe, d'une doctrine fondée sur le désespoir et la croyance en l'incapacité absolue de l'homme à réaliser une seule bonne action par lui-même. "Cette perversité [suite du péché originel], écrit Calvin dans l'Institution chrétienne, n'est jamais oisive en nous, mais engendre continuellement de nouveaux fruits, à savoir [les oeuvres de chair]... tout ainsi qu'une fournaise ardente sans cesse jette flammes et étincelles, et une source jette son eau." Même des humanistes comme Zwingli, Bucer, Marguerite de Navarre, optèrent pour la doctrine de la justification par la foi, dont les implications les plus profondes s'opposent pourtant à une philosophie humaniste.
------> Marguerite de Navarre [#]

[fin de citation] ////////////////////////////////////////////////////////////////////
Même ouvrage, autres extraits :
Femmes cultivées au XVIe s. [#]
Même auteur, extraits d'un autre ouvrage : 
Le duché de Milan au XVe siècle [#[TEMPERANCE] pour un noble vénitien ca 1550 [#]  - Triomphes et désir de gloire à la Renaissance - chap. Relire l'Histoire [#]  - Renaissance : quelques codes néo-platoniciens [#]

 

L  I  E  N  S

L'AUTEUR DU TEXTE CITE, Jean DELUMEAU :
Académie des Inscriptions et Belles-Lettres : www.aibl.fr/membres/academiciens-depuis-1663/article/delumeau-jean-leon-marie-joseph?lang=fr
interview (2010) de Jean DELUMEAU : www.placepublique-rennes.com/2011/01/jean-delumeau-un-grand-historien-inspire-par-la-peur

FAITS ET CONCEPTS CITES :

Mouvement Baroque : http://www.bacfrancais.com/bac_francais/mouvement-le-baroque.php
http://www.etudes-litteraires.com/bac-francais/mouvement-litteraire-baroque.php

La Renaissance : www.larousse.fr/encyclopedie/divers/Renaissance/184289
en Europe du Nord : http://www.aparences.net/periodes/la-renaissance-nordique/la-renaissance-nordique/
les transis  : fr.wikipedia.org/wiki/Transi
Manteau de la Vierge (et thème de la "Vierge de Miséricorde") :
http://www.orne.catholique.fr/Sous-le-manteau-de-la-Vierge.html
http://crm.revues.org/391

 

ECRIVAINS ET OEUVRES CITES :

AGRIPPA D'AUBIGNE (1552-1630) : www.larousse.fr/encyclopedie/litterature/Aubign%C3%A9/171109
Sébastien BRANT (Strasbourg 1458-1521) : fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9bastien_Brant
en.wikisource.org/wiki/1911_Encyclop%C3%A6dia_Britannica/Brant,_Sebastian

La Nef des Fous (1494) : www.jose-corti.fr/titresetrangers/nef-des-fous.html
Jean CALVIN (1509-1564) : http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Jean_Calvin/110935
Jean-Baptiste CHASSIGNET (ca1571-ca1635)
: www.unjourunpoeme.fr/auteurs/chassignet-jean-baptiste
"Le Mespris de la vie et  Consolation de la Mort" (1594)
commentaire du poème cité : www.etudes-litteraires.com/chassignet-poesie-baroque.php
poésies proches : www.etudes-litteraires.com/forum/topic973-mortel-sonnet-de-chassignet-un-exemple-de-poesie-baroque-et-apologetique.html
texte intégral du recueil : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k70062z.r=chassignet+consolation.langFR
Joachim DU BELLAY (1522-1560) : www.alalettre.com/du-bellay.php
Albrecht DüRER (Nüremberg 1471 - 1528) : www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/D%C3%BCrer/117469
ERASME DE ROTTERDAM (1467-1536) :
classes.bnf.fr/dossitsm/b-erasme.htm
Francesco GUICCIARDINI, dit GUICHARDIN (1483-1540) : www.larousse.fr/encyclopedie/litterature/Guichardin/173737
Martin LUTHER (1483-1546) : www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Luther/130722
www.newadvent.org/cathen/09438b.htm

Niccolo MACHIAVELLI, Machiavel (1469-1527) : agora.qc.ca/dossiers/Nicolas_Machiavel
www.newadvent.org/cathen/09501a.htm

Michel EYQUEM DE MONTAIGNE (1533-1592) : www.alalettre.com/montaigne.php
Thomas MORE (1478-1535) : agora.qc.ca/dossiers/Thomas_More
Marguerite de NAVARRE (1492-1549) : 
fr.wikipedia.org/wiki/Marguerite_de_Navarre_%281492-1549%29
bio courte : www.lepoint.fr/histoire/personnages/marguerite-de-navarre-1492-1549-19-07-2013-1706420_1617.php
bibliographie pour agrégatifs : evergreen.loyola.edu/lmorgan/www/courses/fr351/navarrecazauran.htm
Heptaméron : fr.wikipedia.org/wiki/Heptam%C3%A9ron
oeuvres de théâtre : www.theatredefemmes-ancienregime.org/marguerite-de-navarre/
poèmes : poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/marguerite_de_navarre/index.html
Pierre de RONSARD (1524-1585) : www.alalettre.com/ronsard.php
William SHAKESPEARE (1564-1616) : www.alalettre.com/shakespeare.php
extrait du "Hamlet" : http://www.etudes-litteraires.com/bac-francais/mouvement-litteraire-baroque.php
ZWINGLI, Réformateur suisse de Zürich : http://www.eretoile.org/Culture/ulrich-zwingli-1484-1531.html

PEINTRES ET SCULPTEURS CITES, ET LEURS OEUVRES :

Hans BALDUNG, dit BALDUNG GRIEN (1484/85-1545) : www.larousse.fr/encyclopedie/peinture/Baldung/150968
Hyéronimus Van Haken, dit Jérôme BOSCH (1453-1516) :  www.lemondedesarts.com/DossierBosch.htm
Albrecht DÜRER : www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/D%C3%BCrer/117469
Illustrations de la Nef des Fous, 1494 : (exemplaire en ligne) 
http://daten.digitale-sammlungen.de/0003/bsb00036978/images/index.html?fip=193.174.98.30&id=00036978&seite=228
Maerten van HEERMSKERCK (1498-1574) peintre néerlandais : http://www.larousse.fr/archives/peinture/page/557
http://www.wga.hu/frames-e.html?/html/h/heemsker/index.html
MICHEL-ANGE, Michelangelo BUONARROTI (1475-1564) :
www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Michelangelo_Buonarroti_dit_en_fran%C3%A7ais_Michel-Ange/133084
www.aparences.net/art-et-mecenat/les-fresquistes-florentins/michel-ange-a-rome-fresques-de-la-sixtine/

Fresques de la chapelle Sixtine : www.la-croix.com/Religion/Spiritualite/Au-coeur-de-la-chapelle-Sixtine-_NG_-2005-04-15-508457
(images) : www.settemuse.it/pittori_scultori_italiani/michelangelo_buonarroti.htmv
commentaire du Musée du Vatican : mv.vatican.va/5_FR/pages/CSN/CSN_Storia.html
Fresque du Jugement Dernier : www.mariedenazareth.com/14715.0.html?&L=0
(image) : lenferenpeinture.files.wordpress.com/2011/04/jugement-dernier-ma-wga.jpg
Ligier RICHIER (Saint Mihiel ca 1500 - Genève ca 1567) :
www.tourisme-meuse.com/fr/350/pages/d/le-duche-de-lorraine/sculpteur-renaissance-ligier-richier/page/0
Le Transi de René de Chalon, 1547 : perso.univ-lyon2.fr/~mollon/L3-LHA/fiches_doc/Transi.pdf
compte-rendu du Conservateur : caoa55.free.fr/chap5/SqueletteBlD/actualite_squeletteBlD.htm
la route Ligier Richier en Lorraine : www.calameo.com/read/0000454395797d931f104
les transis en général :  fr.wikipedia.org/wiki/Transi

 

ILLUSTRATIONS :

Ligier RICHIER (Saint-Mihiel ca 1500 - Genève 1567) : "Le Transi de René de Chalon", 1547 
église St-Etienne de Bar-le-Duc 
URL : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/6/62/Ligier_Richier_Transi_1.jpg

Ligier RICHIER (Saint-Mihiel ca 1500 - Genève 1567) : "La Mise au Tombeau du Christ,
église de Saint-Mihiel (Meuse)
 

Pâmoison de la Vierge : cliché Flickr (c) jmk42 URL : https://www.flickr.com/photos/jmk42/3320674390/
Vue de groupe : cliché Mairie de Saint-Mihiel URL : http://www.saintmihiel.fr/spip.php?article3
Les pieds du Christ : http://historyczno-sztucznie.blogspot.fr/2014/02/rzezba-we-francji.html

Sébastien BRANT : "La Nef des Fous", 1494 Illustration n°86, le fou qui n'a pas prévu la mort.
repris sur un blog - Source probable : daten.digitale-sammlungen.de/~db/0003/bsb00036978/image_228