L'historien Jean DELUMEAU est particulièrement connu pour son ouvrage sur "La Peur en Occident" [interview]. Précédemment, il avait été en charge de la période Renaissance  dans la collection "Civilisation de..." chez Arthaud. En voici un extrait, qui fleure bon les années de lycée ... Le texte peut fournir un arrière-plan à chaque figure féminine des tarots anciens.

cartes III L'IMPERATRICE [#] - II LA PAPESSE [#]

 

Jean DELUMEAU : La civilisation de la Renaissance, ARTHAUD 1967 (rééd. 1984)
[extrait pp. 388 sq.] //////////////////////////////////////////////////////////////////

 

L'éducation systématique des filles s'organise

Alcala fut la première ville d'Europe à avoir possédé, dès le début du XVIe siècle, une école [strictement] féminine. [...] Il faut attendre 1574 pour voir les Ursulines fonder en Avignon un établissement pour écolières - le premier qu'ait possédé une ville de langue française. C'est seulement au XVIIe siècle que l'instruction des jeunes filles hors de la maison, grâce notamment aux Ursulines [compagnie de Ste Ursule, groupe sans clôture fondé en 1535 par Angèle Merici à Brescia, Italie du Nord] et aux Visitandines [fondé à Annecy en 1610 par Ste Jeanne de Chantal et St François de Sales], deviendra un fait d'une réelle importance sociale.
-------> St François de Sales dans le blog [#][#][#][#][#]

Pourtant, il y eut plus de femmes cultivées au XVIe siècle qu'à nulle autre époque antérieure. [...]

 

Portraits de femmes humanistes

SEBASTIANO DEL PIOMBO Vittoria_Colonna-1520-25-BarcelonaSebastiano DEL PIOMBO (ca 1485-1547) : Portrait de Vittoria Colonna
ca 1520-1525, Museo de Bellas Artes, Barcelona (wikimedia)

 

Des femmes d'élite, dont on avait orné l'esprit dans le milieu familial, pouvaient être aussi instruites et posséder autant de sens artistique que les hommes. Les filles de Thomas More et les soeurs de l'humaniste et mathématicien de Nüremberg Pirckheimer comptaient parmi les personnes les plus savantes de leur temps et lisaient même le grec. La femme de l'imprimeur Robert Estienne, Perrette Bade, elle-même fille d'imprimeur, était bonne latiniste et aidait son mari dans la correction des épreuves. Ses enfants parlèrent latin, tels Montaigne, dès leur plus jeune âge. Vittoria Colonna, la marquise de Pescara chantée par Michel-Ange, fut une poétesse de talent. Marguerite de Navarre lisait et comprenait l'italien, l'espagnol, et le latin. Il ne semble pas qu'elle ait écrit ou parlé ces langues. Mais elle contribua grandement à faire connaître Platon en France, et sa vive curiosité intellectuelle resta en alerte jusqu'à ses derniers jours. Protectrice des hommes de lettres, écrivain elle-même elle fut, au sens le plus noble du terme, une femme savante. [...]
------> textes de Platon dans le blog [#][#]

Et Rabelais d'affirmer à son tour dans Pantagruel : "Tout le monde est plein de gens sçavants, de précepteurs très doctes, de librairies très amples ... Les femmes et les filles ont aspiré à ceste louange et manne céleste de bonne doctrine."

A Lyon brillait Louise Labé, la "Belle Cordière". Le premier salon parisien s'ouvrit vers le milieu du XVIe siècle, dans l'hôtel de Jean de Morel, maréchal des logis de Catherine de Médicis. Il avait vécu en Italie et correspondu avec Erasme, mais sa femme, belle, intelligente, et érudite, [Antoinette de Loynes] fut l'âme de ce cercle d'élite. Elle-même et ses trois filles, Camille, Lucrèce, et Diane, furent célébrées par les poètes en vers latins et français. 

Claude Catherine de Clermont duchesse de Retz école française XVIe s BnFEcole française du XVIe siècle
Portrait de Claude Catherine de Clermont, duchesse de Retz (BnF)

 

Un peu plus tard, l'hôtel de Retz devint à Paris "le conservatoire des belles manières et du beau langage." La duchesse de Retz était capable de composer des harangues latines; elle pratiquait l'italien et l'espagnol. Les meilleurs écrivains parisiens de la fin du XVIe siècle, des peintres et des musiciens fréquentaient son "salon vert" et le père de la future Madame de Rambouillet fut un habitué de l'hôtel.


Peut-on cultiver les belles-lettres sans s'intéresser aux oeuvres d'art ? Isabelle d'Este, qui avait placé une lyre d'argent dans sa chambre préférée à Mantoue, protégea Mantegna, chercha à s'attacher Léonard de Vinci et correspondit avec les plus célèbres peintres du temps, Perugin, Giovanni Bellini, Lorenzo da Costa, Corrège, Titien, etc...
------> Tableaux de Giovanni Bellini : [#][#][#]; de Titien : [#][#][#]
------> La cour des Este à Ferrare : [#]
-------> L'art de cour au XVe siècle : [#]

Diane de Poitiers s'adressa pour son château d'Anet à Philibert de L'Orme, à Jean Goujon et à Cellini. [...]

 

 

Reines et femmes politiques actives

 

1546 Elizabeth_I_ en Princesse attrib à William Scrots - Windsor collectionElisabeth Ière en princesse, circa 1546 (Windsor Castle)

  • Jeanne d'Arc retourna une situation militaire qui pouvait paraître désespérée et remit la France sur le chemin de son destin.
  • Isabelle la Catholique, souveraine autoritaire, ne laissa pas son mari gouverner la Castille.
    -------> Isabelle et l'épée d'Etat [#]; Isabelle et son armure [#]
    -------> sceau des Rois Catholiques [#]

  • Catherine de Médicis fut le principal personnage de l'histoire française entre la mort d'Henri II (1559) et celle de Charles IX (1574). [...]
    -------> Catherine de Médicis chasseuse à cheval [#]

  • Elisabeth Ière, princesse intelligente et instruite, régna pendant 45 ans sur l'Angleterre et laissa se développer à son profit un véritable "culte de la personnalité". Elle n'était pas seulement la tête politique de son pays, elle en était aussi le chef religieux et c'est elle qui donna à l'anglicanisme sa définition et ses assises.
    -------> Elisabeth à la bataille de Tilbury [#]

  • D'autres femmes eurent sur le plan religieux une influence notable. Marguerite de Navarre favorisa Briçonnet et le cercle de Meaux; plus tard elle accueillit à Nérac de nombreux "mal sentants de la foi".

  • Renée de France, duchesse de Ferrare, était favorable à la Réforme et reçut Calvin à sa cour.
    -------> La peinture à Ferrare au XVe s. [#]
    -------> Papes et Empereurs à Ferrare/Florence [#]

  • De l'autre côté de la barrière confessionnelle, Thérèse d'Avila fut un grand écrivain mystique et l'un des principaux responsables de la rénovation catholique.
    -------> Ste Thérèse d'Avila et les carmels espagnols [#]
    -------> vision de l'enfer de Ste Thérèse, racontée par elle-même [#]

Anne_de_Bretagne miniature 1506-1508 Musee Dobree NantesAnne de Bretagne reçoit à sa cour, des mains d'Antoine Dufour un manuscrit sur les femmes célèbres
miniature circa 1506 (Musée Dobrée, Nantes) - wikimedia

La place nouvelle accordée à la femme [par rapport aux XIVe-XVe s.], au moins à l'étage supérieur de la société, s'explique notamment par le développement de la vie de cour. En France, le rôle d'Anne de Bretagne fut décisif à cet égard. Brantôme nous en est témoin : "Ce fut la première, écrit-il, qui commença à dresser la grande court des dames, que nous avons eue depuis elle jusques à ceste heure; car elle avoit une très grande suite de dames et de filles, et n'en refusa jamais aucune."
------> sceau d'Anne de Bretagne [#]

François Ier ne manqua pas de suivre et de dépasser cet exemple. C'est encore Brantôme qu'il faut lire à ce sujet : "Le roi François, écrit-il, considérant que toute la décoration d'une cour était des dames, l'en voulut peupler plus que de coutume ancienne. Comme de vrai une cour sans dames, c'est un jardin sans aucunes belles fleurs, et mieux ressemble une cour d'un satrape ou d'un Turc que non pas d'un grand roi chrétien". Désormais, l'habitude était prise. Catherine de Médicis, du temps d'Henri II, chaque après-midi, quand aucune chasse n'était prévue, réunissait autour d'elle le roi, de seigneurs et des dames et "tenait un cercle" où l'on conversait. C'était, dit toujours Brantôme, "vrai paradis de monde en toute honnêteté". [...]

 

 

Vie de cour : la donna di palazzo

Dès lors les dames qui fréquentaient les demeures princières ne durent pas moins que les gentilhommes "savoir le Courtisan". Car le livre de Castiglione - qui se présente sous la forme de dialogues - consacre de longs développements à la donna di palazzo. Les devisants qui expriment la pensée de l'ami de Raphaël assurent comme Brantôme qu'aucune cour ne peut se passer de l'ornement et de la grâce qu'apporte l'élément féminin. Aucun gentilhomme ne sera agréable à vivre ou courageux dans les exercices de chevalerie, s'il n'est pas rempli de la pensée des dames. Sa conversation sera imparfaite sans les charmantes reparties de l'autre sexe.

 

jean-CLOUET-marguerite-d-angouleme-v-1527 Liverpool Walker GalleryJean CLOUET : Marguerite d'Angoulême, soeur de François Ier
ca 1527 - Walker Art Gallery, Liverpool


La donna di palazzo doit [...] se distinguer du gentilhomme en affirmant sa féminité. Il lui appartient d'être belle, douce, délicate et naturellement gracieuse. Plus que l'homme [sic] elle veillera à la modestie de son maintien et à l'honnêteté de ses paroles; elle sera discrète et bonne. Elle n'encouragera pas les médisances et les calomnies. Pour tenir sa place dans la vie de cour, elle devra posséder cette affabilità piacevole - mélange de grâce, de gentillese et de courtoisie - qui lui permettra de savoir dire à chacun les mots qui lui agréeront le mieux. Si des paroles un peu gaillardes sont prononcées en sa présence, elle ne partira pas avec éclat - attitude qui pourrait passer pour de l'hypocrisie; elle se contentera de rougir légèrement. Mais, sous couleur de montrer un esprit émancipé, elle ne se permettra pas des paroles déshonnêtes, ni des attitudes vulgaires. En dansant, elle restera délicate, évitant les mouvements excessifs et désordonnés. Chantant ou jouant de la musique, elle préférera une mélodie harmonieuse et tempérée aux prouesses de l'art. Elle se fera d'ailleurs légèrement prier avant d'accepter de danser, de chanter ou de jouer de la musique. Elle établira une correspondance entre sa beauté, ses habits, ses paroles et ses actes. Non seulement elle saura danser et recevoir, mais elle possèdera aussi des notions de littérature, de peinture et de musique, dont le défaut l'empêcherait de tenir son rôle. La vie de cour, parce qu'elle mit en valeur l'élément féminin, permit d'éduquer et de civiliser les gentilshommes. Grâce à elle, la civilisation occidentale monta d'un degré.

Un certain raffinement cacha certes des moeurs souvent bien libres. Mais Marguerite de Navarre s'efforça d'imposer aux courtisans de Pau et de Nérac quelque respect des dames et de leur réputation : "Elle avait baillé à tous ses [familiers]", lit-on dans son Oraison Funèbre composée par Charles de Sainte-Marthe, "une certaine discipline de lois et manières de vivre, laquelle quiconques meprisoit et l'oultrepassaeoit, et par une fois ou deus admonesté et adverty, ne secorrigeoit, il estoit effacé de son Estat et mis hors de sa Maison ...   La reigle et façon de vivre qu'elle gardeoit les contenoit en leur devoir, encore qu'ils eusent le coeur dépravé."

Une plus grande délicatesse de manières, l'importance croissante de la conversation dans la vie quotidienne des classes dirigeantes, un respect nouveau de la femme conduisirent les familiers des cours et des salons vers la préciosité. Celle-ci eut ses excès, dont Molière s'est plus tard justement moqué. Mais, replacées dans une large fresque historique, l'apparition des femmes savantes et la préciosité, tout comme la multiplication des collèges, si dure qu'en fût la discipline, signifièrent l'évolution vers une société moins grossière, plus morale, plus attentive à la femme et à l'enfant.

 

Amitié homme-femme : les "amours d'alliance"

Une coutume qui se répandit en Europe à la Renaissance apporte un témoignage à la fois sur l'affinement des moeurs et sur l'estime nouvelle en laquelle la femme, au moins dans les milieux les plus évolués, pouvait être tenue. Il s'agit des "AMOURS D'ALLIANCE", autrement dit d'une sorte d'amitié supérieure entre un homme et une femme. Louis XII éprouva ainsi une sorte d'amour très platonique pour une Génoise, Tommasina Spinola. Il y avait entre eux "accointance honorable et amiable intelligence". Du même ordre étaient les sentiments de Michel-Ange pour Vittoria Colonna, une femme "d'une énergie et d'une vivacité en quelque sorte philosophiques", assure un contemporain, mais dont les yeux étaient disproportionnés, la bouche dénuée de grâce et de douceur. Pour Michel-Ange, elle était un être intermédiaire entre le ciel et la terre. Dans l'Heptaméron [de Marguerite de Navarre, 1ère édition 1558], le lecteur découvre plusieurs de ces "amours d'alliance". Mais fait plus étonnant et en même temps plus révélateur de l'évolution [du regard sur la femme], Montaigne, peu tendre d'ordinaire pour le sexe faible, n'hésita pas à conclure une "alliance" avec Marie de Gournay qui devint son héritière spirituelle, puis la "soeur d'alliance" de Juste Lipse. De telles coutumes étaient devenues si courantes que Rabelais s'en moqua au chapitre IX du Quart Livre. Elles sont pour nous une preuve supplémentaire qu'au moins dans les milieux les plus policés, les relations entre les sexes étaient en train de se modifier.

 

Nouvelle célébration de la Beauté

Dans ces conditions, comment l'art n'aurait-il pas accordé à la femme un intérêt nouveau ? La chanson française, souvent descriptive et parfois humoristique durant la première partie de la Renaissance - songeons à la Bataille de Marignan, aux Cris de Paris, aux Chasses de Clément Janequin - s'ouvre pleinement à l'amour lorsqu'à partir de 1552 des compositeurs mettent en musique les vers de Ronsard. L'Italie connut à cet égard une évolution comparable. La frottola populaire et satirique s'effaça progressivement devant le madrigal plus aristocratique qui puisa son inspiration chez Pétrarque et dans la poésie pastorale. Il est significatif que le premier madrigal ait été composé, en 1510, à la cour d'Isabelle d'Este.

 

Nymphes de Jean GOUJON - après 1519 - Château de Chambord - lakegenevaJean GOUJON (ca 1510 - Bologne ca 1568)
Nymphes au  château de Chambord


La prédilection avec laquelle la Renaissance, rompant avec l'austérité médiévale, représenta le corps féminin, constitue un fait historique important. Les Vénus de Botticelli et de Titien, de Cranach et de Sprangler, la Léa de Léonard, la Galatée de Raphaël, les nymphes de Jean Goujon et mille autres oeuvres témoignent à leur façon d'une réhabilitation de la femme.

Pourquoi et comment maintenir le dogme de l'infériorité de l'être le plus beau de la création ?
------> Tableaux illustrant le blog : Botticelli [#][#][#][#][#][#] Cranach [#][#][#] Raphaël [#]
------> Raphaël et l'Antiquité gréco-romaine [#]

[fin de citation] //////////////////////////////////////////////////////////////////////
Même ouvrage, autres extraits : [MORT] Peur et désir de la mort au XVIe s. [#]
Même auteur, autre ouvrage : [TEMPERANCE] pour un noble vénitien ca 1550 [#] - Le duché de Milan au XVe siècle [#] - Triomphes et désir de gloire à la Renaissance (chap. Relire l'Histoire) [#] - Renaissance : quelques codes néo-platoniciens [#]

 

 

L  I  E  N  S 

L'AUTEUR DU TEXTE CITE, Jean DELUMEAU :
Académie des Inscriptions et Belles-Lettres : www.aibl.fr/membres/academiciens-depuis-1663/article/delumeau-jean-leon-marie-joseph?lang=fr
interview (2010) de Jean DELUMEAU : www.placepublique-rennes.com/2011/01/jean-delumeau-un-grand-historien-inspire-par-la-peur

FAITS ET CONCEPTS CITES :
Madrigal : www.musicologie.org/sites/m/madrigal.html
Renaissance : www.larousse.fr/encyclopedie/divers/Renaissance/184289
Histoire de l'art à la Renaissance :
www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/article_renaissance.asp
www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/article_renaissance.aspwww.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/article_renaissance.aspwww.atthalin.fr/louvre/histoire_art/renaissance/renaissance_index.html
www.aparences.net/category/gothique-international/

Baptême chrétien :
www.eglise.catholique.fr/foi-et-vie-chretienne/la-celebration-de-la-foi/les-sept-sacrements/le-bapteme/le-bapteme-3.htm

LIEUX CITES :

PERSONNAGES CITES (FEMMES) : reines, saintes, poétesses, mécènes, humanistes ...

PERSONNAGES CITES (HOMMES) : écrivains et politiciens

 

ARTISTES CITES (architectes, peintres, graveurs, sculpteurs ...) :

ILLUSTRATIONS :