Pendu - taot dit de Charles V fin XVe Italie du Nord-BnFVoici un vaste panorama du "vrai" pendu médiéval (c'est-à-dire du grand criminel puni par la justice de l'époque), brossé par l'historien médiéviste Jean Favier, décédé il y a peu.

ci-contre : Tarot dit "de Charles V"
le pendu aux bourses, symbole de l'avare ou de l'usurier
fin XVe siècle, Italie du Nord - cliché BnF

carte XII LE PENDV [#]
carte VIII LA IUSTICE [#]

 

Jean FAVIER : Le Bourgeois de Paris au Moyen Age,
Texto coll. "Le Goût de l'Histoire", 2015
(c) Editions Taillandier  2012 et 2015, ISBN 979-10-210-0847-2
[Extrait pp. 641 sq.] ////////////////////////////////////////////

 

Le spectacle de la rue

L'une des promenades dont le Parisien ne se lasse pas, c'est d'aller tout simplement jouer les badauds devant les boutiques. Dans le Traité des louanges de Paris qu'il compose en 1323, le théologien Jean de Jandun s'attarde sur les Halles. [...] Maître au prestigieux collège de Navarre, commentateur d'Aristote, il se fera bientôt connaître comme l'un des auteurs du Defensor Pacis, cette somme de philosophie politique qui défendra l'indépendance du pouvoir séculier par rapport à l'autorité apostolique. Or il ne se prive pas d'une promenade dans les galeries qui forment les Halles en Champeaux. [...] Guillebert de Metz ne se complaît pas moins, vers 1434, à l'énoncé des merveilles qu'offre au regard le commerce de détail. [...] Aux carrefours, le Parisien profite à l'occasion du spectacle qu'offrent, avec l'espoir de quelques deniers, le joueur de tambour, le jongleur qui raconte des histoires et fait des jeux de mots plus ou moins policés, le montreur d'ours danseur ou de chèvre équilibriste, le dresseur de singe savant ou les deux lutteurs qui s'affrontent en faisant durer le spectacle. Même si on l'entend sans grande conviction, le prédicateur incontrôlé qui dénonce les vices de la société et annonce la fin du monde ne contribue pas moins à l'animation du carrefour, du cimetière ou de la petite place. S'il n'a rien d'exceptionnel, le passage des crieurs publics offre chaque jour quelques distractions. [...] Et puis, il y a le spectacle improvisé que la rumeur comporte et naturellement amplifie. Une simple algarade peut dégénérer en spectacle de qualité quand s'entremettent les sergents et les écoliers. [...]
-----> Métiers indignes au Moyen Age [#]
-----> François Villon voleur au Collège de Navarre [#]

La charrette et le gibet

La rue offre de jour en jour un autre spectacle de qualité. On va voir cela à Montfaucon sur la butte Chaumont, où l'on pend régulièrement jusqu'au milieu du XIVe siècle, puis à deux pas de là, à Montigny, mais on aura encore à voir à Montfaucon jusqu'au XVIIe siècle. C'est la justice du prévôt qui pourvoit au spectacle.

Pendu -enluminure XIIIes-Digestum Novum de Justinien-ms Italie du Nord-f155-BM Amiens 0349Dessin-nota en marge extérieure
"Digestum Novum" de Justinien
Italie du Nord, XIIIe s.
poss. Abbaye St-Pïerre de Corbie

BM Amiens Ms 0349 folio 155

 

Les exécutions capitales sont en effet un spectacle, avec les cris du condamné que l'on pend - comme meurtrier ou comme larron - quand on ne se contente pas [...] de le "battre au cul de la charrette". Même si c'est moins dramatique, on peut aussi aller voir punir les enfants délinquants. Ils sont de même bien battus au cul de la charrette. [...] [la justice ecclésiastique du prieuré de] Saint-Martin-des-Champs rémunère ainsi en 1457 Henri Cousin, futur bourreau du roi : 12 sous parisis "pour faire battre par trois jours de fête un garçon pour certains maléfices par lui perpétrés". Le choix des jours de correction n'a rien de fortuit. Il y faut du public.

Il est également intéressant d'aller au marché aux Pourceaux de la porte Saint-Honoré entendre les cris du faux monnayeur que l'on fait bouillir et ceux de la meurtrière que l'on brûle pour le meurtre "commis en la personne d'un sien gendre", ou aux Halles ceux du blasphémateur dont on perce la langue. On ne manque pas d'aller voir brûler un hérétique, une sorcière ou une empoisonneuse. [...] En 1467, on pend un "gros Normand" coupable d'avoir séquestré sa fille et d'avoir eu d'elle plusieurs enfants qu'ils ont tué à la naissance. La fille étant demeurée en Normandie, c'est là qu'elle est brûlée vive. Deux ans plus tard, on pend un valet chaussetier qui s'est coupé la langue afin de ne pas répondre aux questions des juges. [...]

La justice offre des variantes, comme lorsque l'on passe la corde ou des chaînes sous les bras du pendu pour la bonne raison qu'on lui a préalablement coupé la tête. On présente alors celle-ci, dûment fichée sur une lance, à côté du gibet.

Quant à l'homme qui s'est suicidé [par pendaison], on le fait "visiter" au Châtelet par un médecin et on ne pend le pendu que s'il est assuré qu'il est mort de sa première pendaison : s'il n'en était pas vraiment mort, il ne serait plus pendu pour suicide mais pour tentative de meurtre. Si le suicide est avéré, l'homme est "pendu tout mort". Mais on ne se contente pas des faits. En 1351, on rend à ses amis le corps d'un valet pâtissier qui s'était suicidé, l'information ayant conclu qu'il était "fantasieus et hors de son sens". Et le bailli de Saint-Martin-des-Champs dispose d'un "mire juré".

Quant au coupable de trahison, on le fait traîner par un cheval jusqu'à dislocation du corps, quand il n'est pas écartelé entre quatre chevaux. Les deux hommes de paille de Charles le Mauvais qui en 1378 ont tenté d'empoisonner Charles V sont d'abord "traînés" du Palais aux Halles, puis décapités, mais on ne s'en tient pas là : les corps sont écartelés, les têtes sont exhibées, fichées dans une lance, et les membres sont portés aux principales portes de la capitale pour y être accrochés au mur pendant que ce qui reste des corps est, tant bien que mal, pendu au gibet de Montfaucon. En 1475, un gentilhomme convaincu d'avoir conspiré avec le connétable de Saint-Pol est, lui, écartelé vif. Dans tous les cas, le Parisien juge que cela vaut le déplacement. [...]
-----> sceptre de Charles V [#]


De la prison à l'exécution, il y a la charrette. Le spectacle est donc sur le parcours. Il l'est normalement quand le condamné crie à pleine voix son innocence. L'un hurle sa révolte, l'autre implore des prières. Le bourgeois commente le spectacle quand le transporté est déjà mort, comme en 1409 Jean de Montaigu que l'on a décapité en place de Grève avant de conduire le corps et la tête à Montfaucon où, pour faire bonne mesure, on le pend. [...] La clameur n'est pas moindre quand en 1474 on conduit Jean Hardi à son procès. L'homme est un inconnu, mais la mise en scène que rapporte Jean de Roye est de qualité. Il s'agit de dissuader quiconque d'empoisonner le roi. Mais on ne souhaite pas que l'affaire tourne à l'émeute.

"Fut ledit Hardi accompagné, mis et assis sur une haute chaière [chaise] mise en-dedans et au milieu d'une charrette à ce qu'il fût manifesté et aperçu par le populaire d'icelle ville. Afin qu'ils ne fussent mus de mal faire et injurier ledit Hardi pour énormité dudit cas, fut défendu de le mutiler, blasphémer ni injurier. Et, ainsi étant en ladite charrette, fut amené tout au long de la grand rue Saint-Denis."

Il va sans dire que le spectacle se colore de l'opinion qu'on a du condamné et des crimes qui le conduisent au gibet. Les réactions tiennent aux intérêts de chacun. Tout le monde se réjouit de voir en la charrette un célèbre spéculateur, un voleur, un assassin. Au passage, le bon peuple tire des leçons morales. Ainsi, étant monté trop vite et trop haut, le puissant chambellan de Philippe le Bel Enguerrand de Marigny entend-il sur le parcours des insultes. L'occasion est belle d'insulter un puissant : celui qui gouverna les finances royales.

Tous ceux qui après lui venaient/ Que plus que mains [plus ou moins] le maudissaient/ Et disaient : "Avant ! Renard ! / Honte te donne saint Liénart ! / Ton barat [mensonge] et ta tricherie / A nous tous a tolu [pris] la vie ! / L'avoir [la richesse] du royaume as emblé [volé] !"

Le jugement se nuance quand la condamnation est purement politique. Quand les Bourguignons décapitent un Armagnac, cela ne fait pas plaisir à tout le monde, mais la prudence incite les amis du justicié à se tenir à l'écart. En règle générale, donc, on ne plaint pas celui qui crie son innocence.

Hugues Aubriot condamné par eveque de Paris-IRHT_085333-pFleurdesChroniques-MsBesancon0677-après1384Hugues Aubriot exposé sur un échafaud
Intitulé en marge : 'de huguez aubriot prevost de paris qui fut condempne au parvis nostre dame'. Mai 1381. L'évêque de Paris, Aimery de Magnac, condamne Aubriot (à la prison).

"Fleurs de chroniques"
de Bernardus Guidonis
après 1384
BM Besançon
Ms 0677, folio 111v

© Institut de recherche et d'histoire des textes - CNRS

 

Mais l'intérêt du public reste vif quand le clergé organise une [simple] amende honorable. Lorsqu'en 1381, sur le parvis de la cathédrale, le puissant prévôt Hugues Aubriot doit, en chemise, pieds nus et cierge en main, demander pardon pour hérésie devant l'évêque et l'inquisiteur, l'Université manifeste son triomphe et le Parisien s'amuse. Le spectacle est de choix quand c'est un gentilhomme qu'on décapite. [...] il y a foule en Grève pour voir en 1475 tomber la tête du connétable de Saint-Pol. Il est vrai que les Parisiens détestaient l'homme et ne sont pas portés à le plaindre. Le receveur de la Ville Denis Hesselin achète une grande quantité de boulayes [matraques] pour que les sergents puissent "faire serrer les gens", ce qui est dire que les Parisiens se pressent. [...]

Il ne se passe donc pas de semaine qu'il n'y ait, en Grève ou aux Halles, à Montfaucon ou, derrière Saint-Germain-l'Auxerrois, à ce gibet de la Croix du Traloir qu'on a surnommé l'Arbre sec, quelque occasion de voir punir un chenapan ou le coupable d'un complot. On en voit aussi parfois à ces potences et à ces sortes de piloris que multiplie le nombre des hautes justices seigneuriales :
- "l'échelle" de l'évêque au parvis de Notre-Dame,
- le gibet de Saint-Germain-des-Prés dans le bourg,
- celui du prieur de Saint-Eloi derrière la Maison aux Piliers.

Et comme il faut que la leçon ne tourne pas court, le pendu reste au bout de la corde jusqu'à ce que, les mois passant, tombent l'homme et la corde. Marigny sera visible à Montfaucon pendant deux ans. Les pendus qu'a vus Villon sont anonymes, mais on ne peut manquer de les voir en leur piteux état, défigurés par la pluie qui les fait pourrir, par le soleil qui les a "desséchés et noircis", par les pies et les corbeaux qui leur ont arraché les yeux. Et leur sort quotidien, ce sont les lazzi des passants. "Ici n'a point de moquerie"  plaide le poète qui ne sait pas encore qu'il échappera à la corde. La puanteur règne autour du gibet, ce grand édifice de pierre dont les poutres, sur seize forts piliers, portent soixante chaînes et peuvent donc garder autant de pendus. C'est dire le nombre de corps en putréfaction dont Villon n'exagère pas le sinistre état. Mais il faudra attendre 1532 pour que le prévôt de Paris fasse "ôter les potences de corps pendus avec plusieurs têtes et quartiers [...] pour obvier au gros air et infection qui pourraient advenir". Encore s'en tient-on à dégager ainsi, de la porte Saint-Antoine à Notre-Dame, le parcours du cortège funéraire de Louise de Savoie, la mère du roi.

Pour crier devant la charrette, il est probablement plus de valets et de garnements que de bons bourgeois [hommes établis et indépendants]. Ce que l'on sait d'autres époques laisse cependant penser que bourgeoises et bourgeoises ne dédaignent pas ce qui est d'une part un spectacle gratuit et d'autre part le juste châtiment des malandrins : le bourgeois n'aime ni qu'on le vole chez lui, ni qu'on lui coupe la bourse, ni qu'on le trompe en affaires. Pour homme sage qu'il est, le Bourgeois de Paris n'y manque pas, comme lorsqu'en novembre 1411 le bourreau Gieffroy exécute un séditieux. [...]
-----> autres références au journal du "Bourgeois de Paris" (ca 1430) [#][#]

Bref, du spectacle du moment qu'est le passage de la charrette ou la décollation du supplicié au spectacle moins intense mais durable que sont le pilori et les potences garnies, la justice et les justiciés procurent à la fois au bourgeois un divertissement, une leçon de morale et, parfois, une revanche.

[fin de citation] ////////////////////////////////////////////////////////////////////
Même auteur, même ouvrage :
Métiers (1) Apprentis & Valets [#] - (2) Valets & maîtrise [#] - Les tavernes parisiennes au XVe siècle (carte XIV Tempérance) [#] - Le coup des deux pots de vin (carte XIV Tempérance) [#] - Les Quatre animaux (carte XXI) [#]  - Métiers (1) : Apprentis et Valets [#] - Métiers (2) : Valets et Maîtrise [#]
extrait d'un autre ouvrage :
Le Roi se meurt avec l'ermite à ses côtés (carte IX) [#]

 

L  I  E  N  S

L'AUTEUR DU TEXTE :
Jean FAVIER (1932-2014), médiéviste, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres
http://www.aibl.fr/membres/academiciens-depuis-1663/article/favier-jean

FAITS & CONCEPTS CITES :
faire amende horonorable : www.cnrtl.fr/lexicographie/amende
vr2.fr/les_newsletters/public/2012/avril_2/amende_honorable.php

larron : www.cnrtl.fr/lexicographie/larron
Journal du Bourgeois de Paris (1405-1449):
texte en ligne : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1029253.r=bpt6k1029253.langFR

LIEUX CITES :
Arbre-Sec (rue) : https://fr.wikipedia.org/wiki/Rue_de_l%27Arbre-Sec_%28Paris%29
www.paris-pittoresque.com/rues/25.htm

Croix du Traloir :
https://books.google.fr/books?id=jv9cAAAAcAAJ&pg=RA4-PA7&lpg=RA4-PA7&dq=arbre+sec+croix+du+traloir&source=bl&ots=QXqYfAvqTd&sig=TCrzLEK9JurF0c1NtiJxDTREEt0&hl=fr&sa=X&ei=krqJVarFBcaGywOvoZeIAQ&ved=0CCsQ6AEwAQ#v=onepage&q=arbre%20sec%20croix%20du%20traloir&f=false
Gibet de MONTFAUCON :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Gibet_de_Montfaucon
PARIS : bibliographie de textes médiévaux en ligne
www.menestrel.fr/spip.php?rubrique1703

Prieuré de SAINT-MARTIN-DES CHAMPS (aujourd'hui le réfectoire gothique est la bibliothèque du CNAM) :
bibliotheque.cnam.fr/patrimoine/histoire-de-la-bibliotheque-centrale-560477.kjsp
structurae.info/ouvrages/prieure-de-saint-martin-des-champs
cem.revues.org/12726
http://www.sculpturesmedievales-cluny.fr/collection/saint-martin-des-champs.php


PERSONNAGES CITES :

BOURGEOIS DE PARIS auteur d'un Journal de 1405 à 1449 : www.arlima.net/il/journal_dun_bourgeois_de_paris.html
CHARLES V roi de France (1338-1380) : classes.bnf.fr/dossitsm/b-charlv.htm
Connétable de SAINT-POL, Louis de Luxembourg (1418-1475) : noble intrigant entre Louis XI et le duc de Bourgogne, condamné pour lèse-majesté
https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_de_Luxembourg-Saint-Pol
Jean de JANDUN (ca1280-1328), philosophe et théologien né dans les Ardennes : 
www.universalis.fr/encyclopedie/jean-de-jandun/
https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_de_Jandun

https://www-persee-fr.bibliopam-evry.univ-evry.fr/web/ouvrages/home/prescript/article/shf_0000-0000_1902_num_2_1_874_t1_0024_0000_2
son "Eloge de Paris" : https://books.google.fr/books?id=oiAKAwAAQBAJ&pg=PA12&lpg=PA12&dq=jean+de+jandun+%C3%A9loge+de+paris&source=bl&ots=-jzcpxotog&sig=8XgwItsEfTAli4nkaMN8tUaGEGg&hl=fr&sa=X&ei=WJ6JVZW5GsvwUqaZhYAC&ved=0CFYQ6AEwCQ#v=onepage&q=jean%20de%20jandun%20%C3%A9loge%20de%20paris&f=false
Enguerrand de MARIGNY (1260-1315) : chambellan et ministre de Philippe le Bel
https://fr.wikipedia.org/wiki/Enguerrand_de_Marigny
encyclopedia.jrank.org/MAL_MAR/MARIGNY_ENGUERRAND_DE_1260_1315.html
Guillebert de METS actif 1415-1460, copiste et écrivain :
www.arlima.net/eh/guillebert_de_mets.html

Jean de MONTAIGU (ca 1349-1409) trésorier de France, seigneur de Marcoussis et de Saclas, vidame de Laon, arrêté sur ordre de Jean Sans peur
https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_de_Montagu
Jean de ROYE (1425? - 1495?) : Notaire parisien sous Louis XI et chroniqueur
https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_de_Roye

"Chronique scandaleuse 1460-1483" accès en ligne : http://archive.org/search.php?query=creator%3A%22Roye%2C%20Jean%20de%2C%20fl.%201460-1483%22%20AND%20%28mandrot%20journal%29
Louise de SAVOIE (1476-1531) mère du roi François Ier et Régente :
www.universalis.fr/encyclopedie/louise-de-savoie/
François VILLON, poète :
www.alalettre.com/villon.php