Figures de valets [#]
Carte VI L'AMOVREVX [#]

Jean FAVIER : Le Bourgeois de Paris au Moyen Age, Texto coll. "Le Goût de l'Histoire", 2015
(c) Editions Taillandier  2012 et 2015, ISBN 979-10-210-0847-2
[Extrait pp. 337-340] //////////////////////////////////////////////////////////////////

$C3$8Ele_de_la_Cit$C3$A9$2CPlan_de_Paris_vers_1550Plan de Paris Truschet et Hoyaux, ca 1550

APPRENTISSAGE

[...] Dans les métiers de l'artisanat, on apprend des techniques, des procédés, des tours de main. Dans le commerce, on apprend à connaître les qualités et les prix d'un drap ou d'une épice. Dans tous les métiers, l'apprenti est aussi celui qui fait les courses, qui garde l'étal, qui concourt aux livraisons. Un contrat le dit bien en 1599, l'apprenti "servira bien et dûment"  le maître. Mais celui-ci s'engage à envoyer l'enfant à l'école pendant un an.

La technicité ne justifie que dans quelques métiers la longueur de cette formation. A vrai dire, cette longueur [...] déconcerte. [...] Les écoliers ne sont pas mieux traités, qui ne peuvent acquérir la maîtrise ès arts - notre enseignement secondaire - avant vingt et un ans, et qui savent alors qu'il leur faudra de huit à dix ans pour être docteur en droit et de douze à quatorze ans pour achever les études qui font le théologien. La première raison de cette longueur est que, si l'enfant n'entrait fort tôt en apprentissage, la famille ne saurait qu'en faire. Bien des fils de la bonne bourgeoisie sont ainsi placés comme apprentis dès huit ou dix ans. [...]

C'est pour lutter contre cette tendance à confondre apprentissage d'un métier et garde d'enfant qu'Etienne Boileau [prévôt des marchands] note les conditions mises par certains métiers : ainsi les patenôtriers de corail [fabricants de chapelets] ne peuvent-ils prendre apprenti à moins de douze ans. Mais on ne fait pas d'un enfant un valet compétent, et encore moins un maître, et la longueur de l'apprentissage reflète ces deux exigences, l'une sociale qui est de commencer tôt, l'autre technique qui est de ne faire accéder à la maîtrise que de jeunes adultes.

La durée n'en est pas moins très différente d'un métier à l'autre : deux ans chez les coutriers qui sont des fabricants de coutres-pointes, dix ans chez les orfèvres. En de rares cas, comme chez les potiers d'étain ou chez les bouchers de Sainte-Geneviève, les fils apprennent le métier auprès de leur père. Comme la vie est courte, la plupart des statuts prévoient le cas où le père meurt avant que le fils ne soit assez compétent pour tenir l'atelier dont il est cependant héritier. Le fils ou son tuteur font alors choix d'un bon valet qui assurera à la fois le travail pour la clientèle et la formation de l'enfant. Mais la règle normale, c'est que l'apprentissage se fasse auprès d'un autre maître. L'affaire se négocie toujours entre les parents et le maître connu pour sa compétence et encore capable de prendre un apprenti. Naturellement, le choix du maître est libre pour les enfants issus d'une famille étrangère au métier.
-----> Les apprentis aux chausses courtes [#]

L'autre raison de la longueur des apprentissages, c'est la régulation du marché de l'emploi. Le Livre d'Etienne Boileau en fait déjà état en 1269 : trente-cinq maîtres chaussetiers se sont placés comme valets pour survivre. [...] En 1297 les teinturiers fixent à cinq ans au moins la durée de l'apprentissage : les valets, disent-ils, sont trop nombreux et un valet sur deux ne trouve pas d'embauche. On réduit donc l'accès en le retardant. Et la plupart des métiers n'autorisent que de un à trois apprentis par maître. [...] Au fil des années, l'apprenti acquiert une capacité de travail qui profite au maître. En une société où tout est fait pour réduire les concurrences, il serait fâcheux qu'un nombre élevé d'apprentis accroisse la capacité de production d'un maître disposant d'espace.

Noblet - valet de deniers- ca 1650 v recoloriséTarot Noblet - Paris ca 1650


Les parents de l'apprenti paient sa pension, moyennant quoi le maître doit nourrir, habiller et chausser le garçon. Ce système éclaire le recrutement des apprentis : les fils de maître y sont plus nombreux que les garçons venus de la campagne. Une réduction de la pension devient équitable quand l'apprenti commence de rendre à son maître de véritables services. Chez les tisserands de Saint-Marcel, la pension est de 4 livres pour un contrat de quatre ans, 3 livres pour cinq ans de service, et 1 livre pour six ans. Si le contrat est de sept ans, il est "sans argent" : c'est dire qu'au fil des années l'apprenti devient une sorte de valet au pair. [...]

L'apprentissage ne peut être interrompu que du consentement du maître et de l'apprenti. Lorsqu'en 1454 un jeune Breton nommé Jean François "ne se veut plus mêler ni entremettre" du métier pour lequel il était l'apprenti du tondeur de draps Jean Philippe, les deux hommes doivent se rendre au Châtelet. Philippe se déclare content des dommages et intérêts que lui a versés le jeune homme, et qui sont au juste le remboursement des frais d'hébergement, car le tondeur a logé et nourri son apprenti. Le maître rend à son ancien apprenti son "brevet", préalablement cancellé par le juge. Jean François ira où il veut faire ce qu'il veut.

[...] Il est un métier que le Parisien n'apprend pas : celui de la guerre. Les capitaines ne vont pas s'encombrer d'enfants, et ce n'est pas dans les villes qu'ils recrutent.

-----> suite : valets et maîtrise [#]

[fin de citation] /////////////////////////////////////////////////////////////////////
Même ouvrage, même auteur :
Métiers (2) Valets [#] - Tout sur le pendu médiéval (carte XII Le Pendu) [#] - Les tavernes parisiennes au XVe siècle [#] - Le coup des deux pots de vin (carte XIV Tempérance) [#] - Les Quatre animaux (carte XXI) [#]

 L  I  E  N  S

L'AUTEUR DU TEXTE :
Jean FAVIER (1932-2014), médiéviste, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres
http://www.aibl.fr/membres/academiciens-depuis-1663/article/favier-jean

PERSONNAGES CITES :
Châtelet : ici au sens de tribunal de 1e instance cf. http://www.cnrtl.fr/lexicographie/ch%C3%A2telet
Prévôt de Paris : http://www.cnrtl.fr/lexicographie/pr%C3%A9v%C3%B4t
valet en général : http://www.universalis.fr/encyclopedie/valet-varlet/
Etienne BOILEAU Prévôt des marchands (+1270) : www.universalis.fr/encyclopedie/boileau-boillesve/
"Le Livre des métiers" en accès direct : visualiseur.bnf.fr/Visualiseur?Destination=Gallica&O=NUMM-110190

LIEUX CITES :
Paris (organisation au Moyen Age) : http://classes.bnf.fr/ema/ville/paris/index4.htm
quartier du Faubourg Saint-Marcel : fr.wikipedia.org/wiki/Faubourg_Saint-Marcel_%28quartier_de_Paris%29
Montagne Sainte-Geneviève : https://fr.wikipedia.org/wiki/Rue_de_la_Montagne-Sainte-Genevi%C3%A8ve
Bibliographie de Paris au Moyen Age : http://www.parismoyenage.fr/presentation.html
Paris (plan)
: http://paris-atlas-historique.fr/30.html

Place de Grève : http://www.cosmovisions.com/monuParisPlaceGreve.htm
en 1610 : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/0/00/Maisondeville.jpg/1280px-Maisondeville.jpg

ILLUSTRATION :
Carte du Valet de Deniers - tarot Noblet, Paris ca 1650 (version recolorisée)
http://a.trionfi.eu/WWPCM/decks07/d05925/d05925.htm