Les libraires étrangers sont parfois les premiers à présenter des curiosités passionnantes... Galignani présentait il y a deux ans un récit de voyage absolument inédit jusque là : le voyage en France d'un chrétien syrien  à la fin du règne de Louis XIV. Par cette traduction depuis l'arabe moyen, nous voici dotés de nombreux témoignages vécus, par exemple la procession de la Fête-Dieu à Paris vers 1708. Le dais de procession constitue le sujet central de l'anecdote. Impossible, alors, de ne pas songer au dais qui orne si souvent le haut des cartes VII LE CHARIOT ...

Carte VII LE CHARIOT [#]
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Hanna DYAB : D'Alep à Paris - Les pérégrinations d'un jeune Syrien au temps de Louis XIV
récit traduit de l'arabe (Syrie) et annoté par Paule Fahmé-Thiéry, Bernard Heyberger et Jérôme Lentin, Actes Sud Coll. Sindbad, juin 2015
[extrait pp. 283 sq.]//////////////////////////////////////////////////////////////////

De l'avis des voyageurs, la ville de Paris est sept fois plus grande que la ville d'Istanbul. Ses rues sont aussi longues que la distance parcourue en une heure par un bon marcheur. Un cardinal envoyé par notre Saint-Père le pape est à la tête de cette église [Notre-Dame]. Il est doté d'un pouvoir aussi étendu que celui d'un second pape, pour la région de France.

Il y avait auprès du cardinal un homme nommé Cristofalo, frère de Paolo Chaabi d'Alep. C'était un des aides du cardinal, d'un rang plus élevé que les autres, exerçant les fonctions de second auprès de lui [1]. Il advint qu'à cette période eut lieu la Fête-Dieu. Les habitants de Paris ont pour coutume de porter le saint corps en procession à trois reprises : la première fois le jeudi qui est le jour de la fête, puis le dimanche suivant, puis le jeudi suivant également. [2] Le jour de la procession, ils couvrent de tissus somptueux les murs, les portes et les boutiques et ils exposent leurs plus beaux trésors, puis ils jonchent les rues de fleurs. A l'entrée de chaque rue, ils dressent une estrade en forme d'autel. Lorsque la procession arrive à cet autel, ils y exposent le saint corps et récitent des litanies, des psalmodies et autres humbles oraisons.

 

fete-dieu à ParisProcession traditionnaliste à Paris
Fête-Dieu 2014

Ce jour-là eut lieu la procession de Notre-Dame, qui emprunta la rue où votre serviteur résidait. Je me mis à la fenêtre pour regarder cette magnifique procession où se trouvaient plus de cinq cent prêtres et diacres. Ils avaient tous des chasubles brodées d'or [3], et portaient des cierges camphrés et des crucifix d'or. Après le passage des prêtres et des diacres, le cardinal arriva, sous un grand dais spacieux, soutenu par douze colonnes et porté par douze hommes. Il portait l'ostensoir qui contenait le corps du Seigneur.
------> emplois du dais (images) [#]

En scrutant cet ostensoir, je crus voir le soleil. Personne ne pouvait en soutenir la vue, tant il était incrusté de joyaux : diamants, hyacinthes, émeraudes et autres pierres précieuses. Il ravissait le regard. J'étais perdu en contemplation, stupéfait par ce spectacle, quand mon maître vint me demander de déchiffrer l'inscription en haut du dais.
-----> ostensoir [#][#]

Je l'examinai. Je vis des pièces d'étoffe de coton de couleur rouge foncé sur lesquelles était inscrit en lettres brodées blanches : lâ ilâh illâ Allâh [4] suivi du complément de la formule. [5] Je fus ébahi par cette inscription en haut du dais. Mon maître me demanda ce qui était écrit, je le lui dis. Il s'étonna et ne me crut point. Il m'ordonna alors de le précéder chez les voisins pour observer attentivement l'inscription par leur fenêtre. J'y allai, et, l'examinant, je vis ce que j'avais vu la première fois. Je revins et lui confirmai la chose, en lui disant que je ne pouvais vraiment pas m'être trompé, car la toile était rouge et les lettres en broderie blanche.

Lorsque mon maître fut convaincu de la justesse de ma lecture, il m'ordonna d'aller chez le cardinal lui raconter ce que j'avais vu. Il ajouta que le cardinal m'honorerait certainement  beaucoup et me remettrait une gratification. Je patientai jusqu'à deux heures de l'après-midi, puis je me rendis au palais du cardinal. A la porte d'entrée, les chambellans de garde me demandèrent ce que je voulais. Je leur répondis que j'avais quelque chose à dire à Son Excellence. Ils voulurent savoir de quoi il s'agissait, et ce que je voulais. Mais je leur dis que j'avais pour mission de ne rapporter mon propos qu'à Son Excellence le cardinal. Ils envoyèrent alors l'un d'eux me conduire à l'intérieur du palais, là où habite le cardinal.

Puis vint un jeune homme qui m'invita à l'accompagner. Nous montâmes à l'étage supérieur et il me fit entrer dans une pièce où je vis un homme à l'allure imposante assis dans un fauteuil. Il m'examina et me demanda :
- Qui es-tu, et de quel pays viens-tu ?
- Je viens du pays de Syrie, de la ville d'Alep, lui répondis-je.
Il me demanda alors en arabe classique :
- De quelle nation es-tu ?
- Je suis de la nation des maronites.
- Sois donc le bienvenu, fils de mon pays ! dit-il en m'accueillant chaleureusement. Puis il m'interrogea :
- Me reconnais-tu ?
- Non, Monseigneur.
- J'appartiens à la maison des Zamariya, m'apprit-il. Mon frère aîné s'appelle Paolo Chaabi et mon autre frère s'appelle Youssef. Quant à notre aîné à tous, il s'appelle Zamariya et il est procurateur de Jérusalem à Istanbul. Il réside chez l'ambassadeur. [6]
- Je connais le "khawâja" [7] Paolo Chalabi et son frère Youssef d'Alep; repris-je, car leur nom y est célèbre et leur réputation excellente.

Il me demanda ensuite ce qui m'amenait là [...]
- Que Dieu te garde, Monseigneur, je n'ai aucune requête, mais j'ai quelque chose à porter à la connaissance de son Excellence le cardinal.
- De quoi s'agit-il ? Dis-le moi, car je suis le second du cardinal, personne ne peut être admis auprès de lui sans mon autorisation.
Ces paroles m'obligèrent à lui raconter ce que j'avais vu de cette inscription. Lorsqu'il m'eut entendu, il fut étonné et stupéfait.
- Cela est-il vraiment exact ? me demanda-t-il à plusieurs reprises.
- Oui, ton Excellence peut en  être assurée.
Il me dit alors :
- Il n'est pas nécessaire que tu aies une entrevue avec le cardinal, j'examinerai cette affaire moi-même. Reviens me voi demain, je te dirai si ce que tu as dit a pu être confirmé ou non, et je t'introduirai chez le cardinal.
Ce jour étant passé, je me rendis chez lui le lendemain et il me confirma que ce que j'avais raconté était exact. Il avait rapporté les faits à son Excellence Monseigneur le cardinal qui avait immédiatement fait appeler le sacristain, et lui avait ordonné d'aller chercher les étoffes qui couvraient les tentures du dais du saint corps. Lorsqu'il les avait apportées, ils avaient bien vu l'inscription en question. Le cardinal avait demandé à cet homme d'où venaient ces tentures. Il avait répondu qu'elles étaient anciennes, qu'il s'agissait des étendards pris aux ennemis maghrébins et déposés dans les armoires de la sacristie.
- J'en avais recouvert le dais par précaution, ajouta-t-il, pour éviter que de la terre provenant des toits ne tombe dessus.

Le cardinal ordonna de brûler les étoffes sur l'heure. [8] Ces étendards se trouvaient à Notre-Dame, car lorsque les rois de France remportaient des victoires, ils prenaient les drapeaux des ennemis et les déposaient dans l'église pour la commémoration et les prières d'action de grâce. Lorsqu'il eut terminé, le second du cardinal me dit qu'il n'était plus nécessaire que je voie son Excellence. Il me congédia non sans m'avoir recommandé de venir souvent lui rendre visite.

Notes :

[1] Il s'agit de Christophe Maunier, qui apparaît plusieurs fois dans la correspondance et le Journal d'Antoine Galland comme "le chevalier Maunier, gentilhomme de M. Le Cardinal de Noailles". [...] cf. Mohamed Abdel-Halim, Correspondance d'Antoine Galland, thèse de doctorat, université de Paris, 1964 p. 318, 397, 413-415; Frédéric Bauden et Richard Waller (éd.), Le Journal d'Antoine Galland (1646-1715), La période parisienne, t1 (1708-1709) Louvain/Paris/Walpole, 2011, p. 262, 265, 318, 413-415. Galland avait fait la connaissance de la famille Maunier à Alep. Pierre Maunier, le père, avait épousé une fille d'une famille chrétienne syriaque d'Alep, convertie au catholicisme.

[2] Antoine Galland, dans son Journal, rapporte l'épisode que lui a raconté Hanna et ajoute quelques précisions (p. 373). La procession a eu lieu le 30 mai [...] [Note du blog : le jeudi suivant est celui dit de l'Octave de la fête]

[3] Littéralement : de brocard à fil d'or pur

[4] "Il n'y a d'autre divinité que Dieu", début de la shahâda, la profession de foi musulmane

[5] Frédéric Bauden et Richard Waller (éd.), Le Journal d'Antoine Galland, op. cit., p. 373 : "... il avait observé que le dessus du Dais estoit couvert d'un satin rouge, qui devoit avoir este tiré d'une enseigne prise sur les Turcs, ou sur quelque vaisseau de Barbarie, en tems de guerre, qui apparemment avoit esté porté à Nostre Dame, ou la profession de foi entiere des Mahometans en grands caractères blancs, c'est-à-dire lâ ilâha illâ Allâh Muhammad rasùl Allâh." ("Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu, Mahomet est son prophète"). Notons que Hanna évite de répéter la seconde partie : il pourrait être blasphématoire de citer Mahomet comme l'apôtre de Dieu. D'autre part, écrivant à Alep, il a peut-être le souci d'une certaine prudence : la récitation de la profession de foi musulmane a plusieus fois été considérée comme une conversion, et a obligé le chrétien surpris à la faire à se convertir.

[6] Dans un "portrait d'Alep et d'Alexandrette" de 1706, figurant dans les archives diplomatiques, sont mentionnés Paul et Joseph Mosnier, natifs d'Alep, fils d'un marchand de Marseille. Il est précisé que Paul, l'aîné, a été le truchement de la nation française, et qu'à présent il ne fait plus que les affaires de la Terre Sainte, dont il est le procurateur. Le deuxième pratique la chirurgie et est marchand de liqueurs. "Honnêtes gens, estimés de tout le monde", dit le rapport (Archives Nationales, BIII, 231, pièce 111). Le troisième, le chef de famille, dont Hanna dit qu'il se nomme Zamariya, s'appelle en fait Jean-Marie, en italien Giomaria. Il réside à Istanbul, où il est procurateur de la Terre Sainte, et familier de l'ambassade de France. En 1709, le commissaire de la Terre Sainte écrit que Paul Maunier est mort après deux ans d'infirmité, et qu'il était nécessaire que Giomaria se rende à Alep car les affaires de la famille, où ne subsistaient plus que deux enfants mineurs, étaient mal en point. Le franciscain voudrait le retenir, car sa présence à Istanbul est indispensable pour négocier les questions concernant la restauration du Saint-Sépulcre [...]

[7] Khawâja : terme respecteux donné généralement aux étrangers et aux commerçants chrétiens locaux. Hanna l'emploie aussi pour désigner ses employeurs [note de la page 66]

[8] Journal d'Antoine Galland, op. cit. : p. 378 (le 6 juin) : "J'appris du Maronite Hanna, que sur l'avis qu'il avoit donné, Le satin qui couvroit le dessus du dais de Noste-Dame, qui sert aux processions du Saint Sacrement, avoit esté osté et brulé, et qu'il y avoit quarante ans, qu'il servoit. "

[fin de l'extrait]//////////////////////////////////////////////////////////////////////
du même ouvrage : Allégorie du Temps dans l'opéra sous Louis XIV [#] - Les Tours en maçonnerie de crânes, Djerba 1560 [#]

 

 

L  I  E  N  S

ILLUSTRATION :
Passage de la procession de Fête-Dieu devant Notre-Dame, 2014
Source : http://www.medias-presse.info/procession-de-la-fete-dieu-dans-les-rues-de-paris/11724/

L'AUTEUR DU RECIT : http://www.actes-sud.fr/catalogue/litterature-etrangere/dalep-paris

LIEUX CITES :
Alep (Syrie) : http://www.larousse.fr/encyclopedie/ville/Alep/104711
http://whc.unesco.org/fr/list/21/
Eglise du Saint-Sépulcre à Jérusalem : http://www.saintsepulcre.custodia.org/default.asp?id=4214
Notre-Dame de Paris : http://www.notredamedeparis.fr/
(son architecture) : https://structurae.info/ouvrages/notre-dame-de-paris

OBJETS CITES :
Dais : http://www.cnrtl.fr/definition/dais
Ostensoir : http://www.cnrtl.fr/definition/ostensoir

PERSONNAGES CITES :
Maronites : https://qe.catholique.org/l-eglise-aujourd-hui/34765-qui-sont-les-maronites
leur histoire détaillée (en anglais) : http://www.newadvent.org/cathen/09683c.htm
Les cardinaux de l'Eglise Catholique Romaine :
www2.fiu.edu/~mirandas/cardinals.htm

Cardinal Louis Antoine de Noailles (1651-1729) fait archevêque de Paris en 1695
biographie : http://www2.fiu.edu/~mirandas/bios1700.htm#Noailles
http://www.newadvent.org/cathen/11085b.htm

CHRISTIANISME :
la Fête-Dieu : http://www.liturgiecatholique.fr/Qu-est-ce-que-la-fete-du-Saint.html
Eucharistie : www.spiritualite-chretienne.com/eucharistie/eucharistie-03.html
"Mysterium Fidei", Lettre du pape Paul VI sur l'Eucharistie :
http://w2.vatican.va/content/paul-vi/fr/encyclicals/documents/hf_p-vi_enc_03091965_mysterium.html