En 1909, le psychanalyste Carl-Gustav Jung avait déjà remarqué des divergences de pensée avec Freud. Il raconte dans ses mémoires comment il prit conscience qu'il ne pouvait plus être un disciple parfaitement obéissant ni un défenseur inconditionnel de toute la pensée de son maître. A l'occasion de l'interprétation de rêves, il est question de deux crânes, par terre, dans la poussière. Un parfait sol de carte XIII du tarot ...

carte XIII (sommaire) [#]

Carl-Gustav JUNG : "Ma vie - souvenirs, rêves et pensées" recueillis par Aniela Jaffé, traduits par le Dr Roland Cahen et Yves Le Lay, collection Témoins, NRF GALLIMARD, 1966 pour la traduction française [extrait pp.184 sq]//////////////////////////////////////////////////////////

Notre voyage aux U.S.A., que nous commençâmes à Brême en 1909, dura sept semaines. Nous étions tous les jours ensemble et analysions nos rêves. J'en eus à cette époque quelques-uns d'importants; Freud, pourtant, n'en put rien tirer. Je ne lui en fis nul reproche, car il peut arriver au meilleur analyste de ne pouvoir résoudre l'énigme d'un rêve. C'était une défaillance qui n'avait rien que d'humain et qui ne m'aurait jamais incité à interrompre nos analyses oniriques. Au contraire, j'y tenais beaucoup et notre relation m'était précieuse par-dessus tout. Je voyais en Freud la personnalité plus âgée, plus mûre, plus expérimentée, et en moi, son fils. Pourtant, alors, il se produisit un événement qui fit subir un rude à-coup à notre relation.

Freud eut un rêve, dont je ne suis pas autorisé à dévoiler le thème. Je l'interprétai tant bien que mal et j'ajoutai qu'il serait possible d'en dire bien davantage s'il voulait me communiquer quelques détails supplémentaires relatifs à sa vie privée. A ces mots, Freud me lança un regard singulier - plein de méfiance - et dit : "Je ne puis pourtant pas risquer mon autorité!". A ce moment même, il l'avait perdue ! Cette phrase est restée gravée dans ma mémoire. Elle préfigurait déjà pour moi la fin imminente de nos relations. Freud plaçait l'autorité personnelle au-dessus de la vérité.

Freud, comme je l'ai dit, ne pouvait qu'interpréter incomplètement, ou pas du tout, mes rêves d'alors. Ils étaient à contenu collectif, avec une masse de matériel symbolique. L'un d'eux fut important pour moi, car il me conduisit pour la première fois à la notion d'"inconscient collectif" : c'est pourquoi il constitua une sorte de prélude à mon livre Métamorphoses et symboles de la libido.

Voici ce rêve : je me trouvais dans une maison à étages, inconnue de moi. C'était "ma" maison. J'étais à l'étage supérieur. Une sorte de salle de séjour avec de beaux meubles de style rococo s'y trouvait. Aux murs, de précieux tableaux étaient suspendus. J'étais surpris que ce dût être ma maison et je pensais : "Pas mal!" Tout à coup me vint l'idée que je ne savais pas encore quel aspect avait l'étage inférieur. Je descendis l'escalier et arrivai au rez-de-chaussée. Là tout était plus ancien : cette partie de la maison datait du XVe ou du XVIe siècle. L'installation était moyenâgeuse et les carrelages de tuiles rouges. Tout était dans la pénombre. J'allais d'une pièce dans une autre, me disant : je dois maintenant explorer la maison entière ! J'arrivai à une lourde porte, je l'ouvris. Derrière je découvris un escalier de pierrre conduisant à la cave. Je le descendis et arrivai dans une pièce très ancienne, magnifiquement voûtée. En examinant les murs, je découvris qu'entre les pierres ordinaires du mur étaient des couches de briques, le mortier en contenant des débris. Je reconnus à cela que les murs dataient de l'époque romaine. Mon intérêt avait grandi au maximum. J'examinai aussi le sol couvert de dalles. Dans l'une d'elles je découvris un anneau. Je le tirai : la dalle se souleva, là encore se trouvait un escalier fait d'étroites marches de pierre, qui conduisait dans la profondeur. Je le descendis et parvins dans une grotte rocheuse, basse. Dans l'épaisse poussière qui recouvrait le sol étaient des ossements, des débris de vases, sortes de vestiges d'une civilisation primitive.

------> autre vision d'ossements symboliques chez Pinkola Estes [#]

 

Je découvris deux crânes humains, probablement très vieux, à moitié désagrégés. - Puis je me réveillai.

 

Ce qui intéressa surtout Freud dans ce rêve, c'étaient les deux crânes. Il en reparlait continuellement et me suggéra de découvrir en moi dans leur contexte un désir éventuel. Que pensais-je des crânes ? De qui provenaient-ils ? Naturellement je savais fort bien où il voulait en venir : de secrets désirs de mort y seraient cachés. "A vrai dire qu'attend-il ?" pensai-je en moi-même. De qui dois-je souhaiter la mort ? Je ressentais de violentes résistances contre une telle interprétation; je soupçonnais aussi la vraie signification du rêve. Mais, à cette époque, je n'avais pas encore confiance en mon jugement et je tenais à connaître son avis. Je voulais apprendre de lui; aussi j'obéis à son intention et dis : "ma femme et ma belle-soeur" - car il me fallait bien nommer quelqu'un dont il valait la peine de souhaiter la mort !

J'étais alors encore jeune marié et je savais parfaitement qu'il n'y avait en moi rien qui puisse indiquer la présence d'un tel désir. Mais je n'aurais pu donner à Freud mes propres associations pour interpréter le rêve sans me heurter à son incompréhension et à de violentes résistances. Je ne me sentais pas à la hauteur pour lui tenir tête. Je craignais aussi de perdre son amitié si je maintenais mon point de vue. D'un autre côté, je voulais savoir ce qui résulterait de ma réponse et comment il réagirait si je le leurrais en abondant dans le sens de sa propre doctrine. Aussi lui racontai-je un mensonge.

J'avais parfaitement conscience qu'au point de vue moral ma façon d'agir n'était pas sans reproche. Mais il m'aurait été impossible de découvrir à Freud le monde de mes pensées. Il y avait entre le sien et le mien un abîme trop profond. De fait, Freud fut comme délivré par ma réponse. Je pus ainsi me rendre compte qu'il était désemparé en présence de rêves de cette sorte et qu'il cherchait refuge dans sa propre doctrine. Quant à moi, il m'importait de découvrir le véritable sens du rêve.

Il était clair que la maison représentait une sorte d'image de la psyché, autrement dit de ma situation consciente d'alors, avec des compléments encore inconscients. La conscience était caractérisée par la salle de séjour; elle semblait pouvoir être habitée malgré son style vieillot.

Au rez-de-chaussée commençait déjà l'inconscient. Plus je descendais dans la profondeur, plus tout devenait étrange et obscur. Dans la grotte je découvris les restes d'une civilisation primitive, autrement dit le monde de l'homme primitif en moi; ce monde ne pouvait guère être atteint ou éclairé par la conscience. L'âme primitive de l'homme confine à la vie de l'âme animale, de même que les grottes des temps primitifs furent le plus souvent habitées par des animaux, avant que les hommes ne s'en emparassent pour eux-mêmes.

Je pris conscience alors d'une façon toute particulière de la grande différence de nature qui séparait l'attitude mentale de Freud de la mienne propre. J'avais grandi dans l'atmosphère intensément historique de Bâle à la fin du siècle précédent et la lecture des vieux philosophes m'avait procuré une certaine connaissance de l'histoire de la psychologie. Quand je réfléchissais sur des rêves, ou sur des contenus de l'inconscient, je ne le faisais jamais sans recourir à des comparaisons historiques; alors que j'étais étudiant, je m'étais chaque fois servi, à cette intention, du lexique de Krug. J'avais, en particulier, connaissance des auteurs du XVIIIe siècle [....] Ce monde constituait l'atmosphère de ma salle de séjour du premier étage. Par contre, j'avais l'impression que pour Freud "l'histoire de l'esprit humain" commençait avec Büchner, Moleschott, Dubois-Reymond et Darwin.

Le rêve venait ajouter à ma situation consciente, que je viens de décrire, d'autres couches de conscience : le rez-de-chaussée au style moyenâgeux, depuis longtemps inhabité, puis la cave romaine et enfin la grotte préhistorique. Elles représentaient des époques révolues et des niveaux de conscience dépassés.

Durant les jours qui avaient précédé le rêve, bien des questions m'avaient ardemment préoccupé : quelles sont les prémisses sur lesquelles repose la psychologie freudienne ? Dans quelle catégorie de la pensée humaine doit-on la ranger ? Quel est le rapport entre son personnalisme presque exclusif et les antécédents historiques généraux ? Mon rêve apportait la réponse. Il remontait, de toute évidence, jusqu'aux bases de l'histoire des civilisations, qui est une histoire de stades successifs de la conscience. Il décrivait comme un diagramme structural de l'âme humaine, une condition préalable de nature essentiellement impersonnelle. Cette idée eut pour moi une force d'évidence : it clicked, comme disent les Anglais; et le rêve devint pour moi une image directrice, qui, par la suite, se confirma dans une mesure alors imprévisible. Par ce rêve, je soupçonnais pour la première fois l'existence d'un a priori collectif de la psyché personnelle, a priori que je considérai d'abord comme étant des vestiges de modes fonctionnels antérieurs. Ce n'est que plus tard, lorsque se multiplièrent mes expériences et que se consolida mon savoir, que je reconnus que ces modes fonctionnels étaient des formes de l'instinct, des archétypes.
------> symboles et archétypes jungiens  [#

Je n'ai jamais pu accorder à Freud que le rêve fût une "façade" derrière laquelle sa signification se dissimulerait, signification déjà existante mais qui, par perversité, serait cachée à la conscience. Pour moi les rêves sont nature, qui ne recèle la moindre intention trompeuse, et qui dit ce qu'elle a à dire aussi bien qu'elle le peut - comme le fait une plante qui pousse ou un animal qui cherche sa pâture.

[fin de citation]///////////////////////////////////////////////////////////////////
Autres extraits concernant la psychanalyse :
Ernst AEPPLI (1892-1954) :
symboles en psychanalyse jungienne [#] - Symboles animaux [#- Archétypes : cheval [#] - chien [#]  - taureau [#] - lion [#] -  Feu ou incendie [#] - soleil [#]

Didier DUMAS (1943-2000) : L'ange en psychanalyse (carte XIV TEMPERANCE) [#]
C.G. JUNG (1875-1961) : Les Flèches (carte VI L'AMOVREVX) [#] - Pendaison (carte XII LE PENDV) [#
C. PINKOLA ESTES : "Hidalgo, roi ou mentor" (carte IV L'EMPEREVR) [#] - Un tas d'os (carte XIII) [#] - "Soutien-gorge blindé" (carte XIV du Dodal) [#] - "Les yeux des pieds" (carte XV LE DIABLE)[#] - "Larmes : passion et compassion" (carte XVII L'ETOILE) [#] -
Georges ROMEY : La chaleur (carte XVIIII LE SOLEIL) [#] - L'arbre (carte XVII L'ETOILE) [#]

 

L  I  E  N  S  

L'AUTEUR : C.G. Jung (1875-1961) 
http://www.cgjung.net/qui.htm
http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Carl_Gustav_Jung/126297

AUTRES AUTEURS CITES :
Georges DARWIN, naturaliste britannique (1809-1882) :
 www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Charles_Darwin/115722
Emil DUBOIS-REYMOND, physiologiste allemand (1818-1896) : 
www.universalis.fr/encyclopedie/emil-du-bois-reymond/
Sigmund FREUD, médecin et psychanalyste autrichien (1856-1939) :
http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Sigmund_Freud/120378
Wilhelm Traugott KRUG, philosophe allemand (1770-1842) :

http://data.bnf.fr/12362769/wilhelm_traugott_krug/
Jakob MOLESCHOTT, médecin et philosophe néerlandais (1822-1893) :
http://data.bnf.fr/12177379/jacob_moleschott/

CONCEPTS CITES :
Archétypes : http://www.universalis.fr/encyclopedie/archetype/