Seul, peut-être, le Tarot Parisien [#montre un amoureux nettement plus âgé que les habituels jouvenceaux de la carte VI L'AMOUREUX. Pour autant, la "jeunesse" des sentiments et "l'ardeur" du désir amoureux concernent toutes les générations. La littérature germanique connaît bien le cas de Goethe. Comment ne pas évoquer, dans ce blog, l'amoureux transi de 72 ans ? Salutations aux germanistes audacieux qui choisissent un sujet de thèse en-dehors de l'une ou l'autre des nombreuses amours du poète ...

carte VI L'AMOUREUX [#]
carte XVII L'ETOILE [#]

Marcel BRION, de l'Académie Française : "La Musique et l'Amour", Hachette, 1967
[extrait pp.28 sq]//////////////////////////////////////////////////////////////////////
passage précédent classé au chapitre de la carte VII LE CHARIOT -----> [#]

La saison à Marienbad qu'il avait pris l'habitude de faire chaque année, et qui lui était si nécessaire - il se sentait malade toute l'année suivante s'il n'avait pas eu ses "eaux" - lui permettait d'échapper [...] aux contraintes de la petite cour weimarienne. Dès qu'il arrivait dans la petite ville d'eau bohémienne, il était un autre homme : un milieu différent, plus varié, plus distrayant que celui de la Résidence, l'animation pittoresque de la vie d'hôtel, de jolies femmes inconnues dont il tombait amoureux, tout cela lui apportait, chaque été, une nouvelle jeunesse. Ce septuagénaire a confessé qu'il se sentait en mauvaise santé et ennuyé quand il n'était pas amoureux : la cure à Marienbad lui procurait l'occasion d'amours nouvelles, auxquelles s'ajoutaient les émotions musicales, éprouvées pendant les concerts nocturnes sous les beaux arbres du parc de l'établissement thermal.

On connaît certaines périodes de la vie de Goethe où il fut pris d'une véritable fringale de musique - après sa grave maladie de 1801 par exemple. A Marienbad la musique se marie aux vastes frondaisons, à la nuit, au murmure des jolies femmes, au bruissement des robes, au clair de lune, comme dans un roman de Jean-Paul ou au dernier acte du Marchand de Venise. Au cours de ces saisons aux eaux de Bohême, il écrit à Zelter, le 24 août 1823 :" Ainsi que toutes les jouissances d'un ordre supérieur, la musique fait sortir l'homme de lui-même et du monde, elle l'élève au-dessus de lui-même et du monde... C'est la plus belle des révélations de Dieu..."  Zelter dut être fort inquiet en lisant cette lettre; que s'était-il passé d'inhabituel et de troublant pour que Goethe fît aujourd'hui l'éloge de la musique qui fait sortir l'homme de lui-même et du monde ?

Ulrike von levetzow

Il est arrivé que Goethe est tombé amoureux d'une jeune fille qu'il retrouve chaque été, depuis trois ans, à Marienbad.

Ulrike von Levetzow [portrait ci-contre] avait dix-sept ans la première année, et il se divertit d'abord à lui apprendre l'astronomie. Bientôt les belles soirées, les promenades nocturnes dans les allées du parc et la grâce de la jeune fille, dont, jadis, il avait aimé la mère, le troublèrent plus que de coutume. Lorsque le mauvais temps empêchait les promenades, on restait dans le salon de l'hôtel et l'on écoutait les chansons polonaises de Mme Wilder, de Mme Wolowska, de Mme Szymanowska. [détails ici] Le "cercle enchanté de Bohême" dont il parle à Zelter l'enchaîne comme le jardin où Armide gardait prisonnier Renaud [passage de la "Jerusalem délivrée" du Tasse, texte ici]. Il est plus sensible à la musique, puisqu'il est amoureux, et la musique se glisse en tiers entre Ulrike et lui pour nouer un lien plus fort. Ces charmes conjugués, la jeunesse et la beauté, la mélodie, l'été, l'indépendance, la nouveauté de l'entourage, les divertissements et les jeux où l'on oublie qu'on est le conseiller Goethe et septuagénaire, ébranlent les sages défenses contre les excès des passions.

 

 

Maria Szymanowska - Polonaise in F minor

Elisabeth Zapolska - "Romance à la nuit" - Maria Szymanowska

Maria Szymanowska Nocturne in B flat major Nokturn B-dur Smendzianka Polish Romantic Piano Music

La musique étant devenue, pour la première fois de sa vie peut-être, l'aliment de l'amour réclamé par le duc Orsino, il est incapable de lui résister; il perd la tête, demande la main d'Ulrike von Levetzow et, poliment éconduit par la jeune fille, saute dans une calèche et retourne au galop dans sa petite "capitale de poche", Weimar,; mais, en route, la douleur est si grande qu'elle prend tout naturellement la forme du chant, et voici qu'il écrit, malgré les cahots de la voiture, d'un trait, et pareille à un long gémissement, l' Elégie de Marienbad.  [texte original allemand ici]

Lui qui disait que "la musique profane devrait toujours être gaie", bouleversé aujourd'hui par la plus romantique des passions, ayant devant ses yeux la grâce fine et lumineuse d'Ulrike, dans l'oreille les chansons polonaises de ses belles amies, il compose ce tragique et splendide lamento sur lequel on souhaiterait une mélodie de Dowland, de Monteverdi, d'Hugo Wolf. Le rythme large et pathétique de l'élégie laisse deviner la musique qui résonnait en lui, tandis qu'il roulait vers Weimar, et peut-être est-il superflu qu'un compositeur y associe sa propre inspiration, tant est puissante et directement bouleversante la musique intérieure des vers qui, ici plus qu'en aucun autre poème de Goethe, est musique en soi.

"La séparation, c'est la mort!"  Le cri de désolation poussé par le vieux Goethe chassé "hors du cercle enchanté" par le cruel refus, nous remet en mémoire  tous ces déchirants adieux, celui de la Didon de Purcell à son Troyen qui pousse sa nef vers l'Italie; celui d'Ariane abandonnée par Thésée, dont Marcello et Monteverdi ont célébré la plaintive splendeur; celui d'Orphée à qui Hadès a ravi son épouse et, plus vulgaire mais aussi sincère, la lamentation de cette Didon japonaise qu'est Madame Butterfly. L'Elégie est à la fois l'appel des ombres et le retour à la vie, et le souvenir tisse ses images cruelles et consolantes en même temps.

" Ah! avec quelle rapidité battaient les ailes du jour, comme si elles chassaient les minutes devant soi ! Le baiser du soir, quel cachet pour fidèlement unir, et que l'on retrouve intact à la prochaine aurore. En leur tendre passage, les heures se ressemblaient, à la manière des soeurs, aucune tout à fait semblable aux autres ... Le dernier baiser, cruel en sa douceur, tranche un somptueux réseau de faveurs entrelacées. Va, hâte-toi, mais voci que je m'arrête, évitant le seuil comme si un chérubin me repoussait de son glaive de feu. Accablé, l'oeil fixe le chemin ténébreux, jette un regard en arrière, la porte s'est refermée, et à présent tu es enfermé en toi-même, comme si jamais ce coeur ne s'était ouvert, comme si tu n'avais pas vécu à ses côtés les heures bienheureuses dont l'éclat rivalisait avec les étoilers du ciel ..."

Goethe aurait-il aimé Ulrike avec la même passion dramatique s'il n'y avait pas eu autour d'eux les chansons d'amour des belles Polonaises ? Qui le dira ? Il était sans doute plus fragile qu'un autre, parce que sa coutumière prudence l'avait abandonné et qu'il se livrait à la musique avec un aveuglement tout à fait inhabituel. [...]

Zofia WOÏNO : Mme Szymanowska (1816), Musée national, Varsovie 

Maria Szymanowska, pianiste et compositrice, miniature de Zofia Woïno, 1816

Il ne reverra pas Ulrike, il ne retournera pas à Marienbad, mais lorsque les amies polonaises, passant par Weimar, viennent le saluer et, pour lui faire plaisir, lui chantent les chansons d'hier, il laisse librement couler les larmes sur son visage. [...] sa souffrance, jamais éteinte, flambe de nouveau à l'appel de ces mélodies; elle déchire ce vieux coeur incapable de trouver la paix, elle ravage cette illusoire sérénité avec laquelle il prétendait rassurer sa famille et ses amis. Comme un raz de marée qui renverse les fortes digues, le piano, le chant ramènent en foule les souvenirs d'hier, et Goethe, incapable de se défendre contre ce mélange inconnu de délices et d'amertume, réclame tragiquement d'autres chansons et voudrait que fussent répétées toutes celles qui avaient tissé de leurs amoureux appels les haies magiques du "cercle enchanté". [...]
------> don des larmes [#] [#] 

Le monotone train-train de la petite cour, le conformisme provincial de Weimar, la sollicitude d'une famille empressée à éviter au bon vieillard des émotions dangereuses, le sentiment affreux de la vieillesse uni à un indomptable amour - "Qu'ai-je trouvé? disait Zelter. Un homme qui semblait avoir de l'amour plein le corps, tout l'amour avec toute la souffrance de la jeunesse..." -, l'obsession de l'irrévocable, de ce qui ne reviendra jamais..., la musique balayait tout cela, effaçait tout ce qui n'était pas la souffrance et l'amour.

Mme Szymanowska et Mme Wolowska n'ont pas compris, lorsqu'elles ont vu couler les larmes du poète, que leurs lieder n'évoquaient pas seulement les souvenirs heureux de l'été précédent, mais aussi toute la confuse poussée des passions de toute une vie qui, à la suite du dernier amour, remontait des ténèbres du passé. Et ce fut peut-être la suprême vengeance de la musique dédaignée pendant si longtemps, que d'apporter le coup de grâce au dernier amour, l'éclat de l'impossible bonheur, le mortel aiguillon de l'inguérissable souffrance.

[fin de citation]//////////////////////////////////////////////////////////////////////
Même ouvrage, autre extrait : [#

 

L  I  E  N  S

ILLUSTRATIONS :
Portrait miniature de Mme Szymanowska par Zofia Woïno, 1816, Musée national de Varsovie
http://cyfrowe.mnw.art.pl/dmuseion/docmetadata?id=3543&from=&dirids=122&tab=1

Portrait d'Ulrike von Levetsow : http://www.geschichte.sachsen.de/pe/1048.htm

L'AUTEUR DU TEXTE : Marcel BRION (1895-1984) 
http://www.academie-francaise.fr/les-immortels/marcel-brion 

LIEUX CITES :

BOHÊME (principale région de Tchéquie auj.) :
histoire : https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_la_R%C3%A9publique_tch%C3%A8que
dans l'Encyclopédie : https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Encyclop%C3%A9die/1re_%C3%A9dition/BOHEME
MARIENBAD : ville d'eaux située en Bohême
http://cestovani.kr-karlovarsky.cz/fr/pronavstevniky/Lazenstvi/lazenstvialazenskamista/MarianskeLazne/Pages/Historiemesta.aspx
WEIMAR (Thuringe, Allemagne) capitale du grand-duché de Saxe :
http://www.larousse.fr/encyclopedie/ville/Weimar/149575


ARTISTES & ECRIVAINS CITES :

John DOWLAND (1563-1826) chanteur et compositeur élisabéthain :
http://www.musicologie.org/publirem/rusquet_dowland.html

Johann Wolfgang von GOETHE (1749-1832) :
http://www.larousse.fr/encyclopedie/litterature/Goethe/171823
Elégie de Marienbad : http://www.handmann.phantasus.de/g_marienbader_elegie.html
http://
www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Poesie-Gallimard/Elegie-de-Marienbad-et-autres-poemes
Amies de Goethe : http://ww.goethezeitportal.de/wissen/illustrationen/johann-wolfgang-von-goethe/goethes-freundinnen-in-12-historischen-bildnissen.html

JEAN-PAUL 
Jean Paul Friedrich RICHTER (1763-1825) poète et romancier romantique allemand
https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Paul

Benedetto MARCELLO (Venise 1686- Brescia 1739) compositeur baroque italien :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Benedetto_Giacomo_Marcello

 

Claudio MONTEVERDI  (Crémone 1567 - Venise 1643) compositeur italien
http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Claudio_Monteverdi/133824
vie et oeuvres : https://www.francemusique.fr/personne/claudio-monteverdi-0
Lamento d'Ariana : http://kulturica.com/k/musique/le-lamento-d-arianna/

Henry PURCELL :
https://www.francemusique.fr/personne/henry-purcell

Maria Agatha SZYMANOWSKA née WOLOWSKA (Varsovie 1789- St Petersbourg 1831) compositrice
https://www.musicologie.org/Biographies/s/szymanowska.html
la rencontre de Goethe avec les deux soeurs Wolowska
http://www.academie-polonaise.org/pl/images/stories/pliki/PDF/Roczniki/R16/Maria%20Stolarzewicz.pdf

Torquato TASSO dit Le Tasse (Sorrente 1544 - Rome 1595): http://www.cosmovisions.com/Tasse.htm
https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Tasse

article de 1965 : http://www.persee.fr/doc/bude_0004-5527_1965_num_1_3_4129
texte de Renaud et Armide : http://flaubert.univ-rouen.fr/bovary/bovary_6/textes/armide.html

Hugo WOLF (1860-1903) : http://classic-intro.net/introductionalamusique/postromantisme2.html#_H.Wolf_(1860-1903)

Carl-Friedrich ZELTER (1758-1832) compositeur prussien, ami et confident de Goethe :
http://www.universalis.fr/encyclopedie/carl-friedrich-zelter/
http://www.symphozik.info/carl_friedrich+zelter,156.html

OEUVRES MUSICALES CITEES :
Didon et Enée, de Purcell : https://www.opera-online.com/items/works/dido-aeneas-purcell-tate-1689
Lamento d'Ariana, de Monteverdi : http://kulturica.com/k/musique/le-lamento-d-arianna/
https://www.youtube.com/watch?v=mtzxZSUMG8M
Madame Butterfly, opéra de Puccini : https://www.opera-online.com/items/works/madama-butterfly-giacosa-puccini-1904