Des humanistes, amoureux des vieux manuscrits antiques ? Ce serait bon pour illustrer II-LA PAPESSE des tarots, non ? Leur orgueil académique les prédispose aussi à incarner des figures d'autorité du genre de la carte V-LE PAPE. Finalement, je les garde pour XXI - LE MONDE. Ces hommes voulaient régner sur le monde, par la culture et par la civilisation. Stefan Zweig insiste sur leur éloignement de la vie réelle de la population. Toute ressemblance avec des personnages contemporains serait dûe au seul hasard etc ...

Cartes XXI LE MONDE [#] - II LA PAPESSE [#- V LE PAPE [#]
Humanistes (1) Enseignants et diplomates [#]

Stefan ZWEIG : Erasme - Grandeur et décadence d'une idée, traduit de l'allemand par Alzir Hella, GRASSET, Paris 1935
[extrait pp. 119 sq ]//////////////////////////////////////////////////////////////////

En sa qualité d'encyclopédiste, l'humaniste aime précisément le monde pour sa DIVERSITE,
et les contrastes ne l'effraient pas. Rien de plus éloigné de sa pensée que de vouloir faire cesser ces oppositions, à la manière des fanatiques et des gens épris de systèmes qui cherchent à réduire toutes les valeurs au même dénominateur, toutes les fleurs à la même forme et à la même couleur; la caractéristique de l'esprit humaniste est au contraire de ne pas voir dans les contrastes des antagonismes et de chercher pour tout ce qui est en apparence incompatible une unité supérieure, une unité humaine. Puisque Erasme savait concilier en lui les éléments qui se combattent d'ordinaire avec violence, le chrétien et l'antique, la liberté de conscience et la théologie, la Renaissance et la Réforme, il devait lui sembler possible que l'humanité transformât un jour la diversité de ses aspects en un heureux ensemble, ses contradictions en une harmonie supérieure. Cet espoir de concorde finale, européenne, spirituelle, représente vraiment le seul élément de croyance spirituelle de l'humanisme, habituellement sec et rationnel : les humanistes répandent le message de leur foi en l'humanité avec la même ferveur que d'autres, en ces temps si sombres, proclament leur foi en Dieu; ils ont la conviction que l'esprit du monde, son but, son avenir résident dans la solidarité et non dans l'individualisme, ce qui permettra à ce monde de devenir de plus en plus humain.
------> Pie II pape et humaniste [#
------> tarot humaniste (jeu dit de Charles VI) [#

 * * *

Pour faire cette éducation de l'humanité, l'humanisme ne connaît qu'un moyen : la culture. Erasme et ses disciples pensent que seuls le livre et la culture peuvent développer les sentiments humains de l'homme, car il n'y a que l'individu inculte, l'ignorant qui s'abandonne sans réfléchir à ses passions. L'homme cultivé, le civilisé - c'est là la tragique erreur de leur raisonnement - est incapable de recourir à la violence, et si les érudits, les gens instruits avaient le dessus, chaos et bestialité disparaîtraient d'eux-mêmes [...] Dans leur surestimation du civilisé, trop souvent les humanistes oublient la force originelle des instincts et leur indomptable violence; [...] Leur calcul est vraiment trop simpliste : pour eux, il existe deux couches sociales : en bas, la masse inculte, grossière, passionnée; en haut, la sphère lumineuse des gens cultivés, compréhensifs et civilisés; et ils pensent qu'ils auront accompli le plus gros de leur tâche s'ils parviennent à attirer de plus en plus dans la sphère supérieure les individus des couches inférieures. Il en sera comme de l'Europe, autrefois habitée par des bêtes féroces et où le défrichement s'est opéré graduellement; il faut donc extirper petit à petit de l'humanité ses sentiments déraisonnables et grossiers pour la rendre féconde et sereine.
------> pulsions instinctives [#][#][#][#] 

Les humanistes substituent ainsi à l'idée religieuse celle d'une irrésistible ascension humaine. L'idée de progrès, bien avant que Darwin n'en fît une méthode scientifique, s'est transformée grâce à eux en un idéal moral sur lequel reposent le XVIIIe et le XIXe siècle; dans une grande mesure, les vues d'Erasme sont aussi devenues les principes essentiels de l'ordre social actuel. Cependant rien ne serait plus faux que de voir chez les humanistes et principalement chez Erasme des démocrates et des précurseurs du libéralisme. Erasme et les siens ne pensent pas un instant à réserver le moindre droit au peuple "inculte et en tutelle" - pour eux tout homme inculte est un mineur -, et bien qu'ils aiment l'humanité toute entière, d'une façon abstraite à vrai dire, ils se gardent bien de se confondre avec le vulgus profanum.

En y regardant de plus près, on s'aperçoit que l'antique orgueil de la noblesse a fait place à un autre, l'orgueil académique, qui a exercé son influence pendant trois siècles et qui ne reconnaissait qu'au seul latiniste, à l'homme sorti des universités, le droit de statuer sur ce qui est juste ou non, moral ou immoral. Les humanistes sont résolus à gouverner le monde au nom de la raison tout comme les princes le sont à régner au nom de la force et l'Eglise au nom du Christ. Ils rêvent d'une aristocratie de la culture [...]; seuls les meilleurs, les plus cultivés, on aristoi, selon l'esprit des Grecs, pourraient se charger de diriger la polis, l'Etat. En raison de leur savoir supérieur, ils se sentent appelés à jouer le rôle d'intermédiaires  et de guides exclusifs dans les conflits qui s'élèvent ente les nations et qu'ils jugent absurdes en même temps que d'un autre âge. Ils ne veulent pas réaliser cette amélioration du sort de l'humanité avec l'assistance des masses, mais par-dessus celles-ci.

Au fond il ne faut pas voir dans l'humanisme une renonciation à la chevalerie, mais sa rénovation sous une forme spirituelle. Les humanistes espèrent conquérir le monde avec leur plume comme les chevaliers avec leur épée, et comme ceux-ci ils se créent inconsciemment leurs règles, une sorte de cérémonial de cour, qui les distingue des "barbares". Ils anoblissent leurs noms en les traduisant en latin ou en grec, afin de dissimuler leurs origines plébéiennes; ils s'appellent Mélanchton au lieu de Schwarzed, Myconius au lieu de Geisshüsler, Olearius au lieu de Oelschläger; [...]; ils portent des vêtements noirs et flottants afin que déjà leur extérieur les distingue des autres citoyens. Ils s'aviliraient s'ils écrivaient un livre ou même une simple lettre dans leur langue maternelle, tout comme un chevalier s'irriterait si on voulait l'obliger à marcher au milieu de vulgaires soldats au lieu de le laisser chevaucher fièrement en tête des troupes.
------> La chevalerie selon Régine Pernoud [#] et Ivan Gobry [# - glossaire médiéval [#] 

Chacun d'eux se sent tenu, au nom de son idéal culturel, d'observer une attitude distinguée dans ses rapports et ses relations; ils évitent l'emploi de mots grossiers et cultivent une politesse raffinée en cette époque de rudesse et de brutalité. [...] de sorte que cet ordre spirituel qui a pris pour bannière le livre au lieu de la croix conserve un denier reflet de cette chevalerie qui a suivi l'empereur Maximilien au tombeau. Et de même que les chevaliers furent anéantis par la puissance brutale des canons crachant la mitraille, de même cette noble troupe d'idéalistes succombe en beauté, mais impuissante, sous les coups formidables que lui porte la révolution populaire déchaînée par un Luther et un Zwingle.

C'est justement l'attitude des humanistes à l'égard du peuple, leur insouciance des réalités qui a enlevé dès l'origine toute possibilité de durée à l'empire d'Erasme et qui a arrêté la force d'action de ses idées; leur faute ce fut de vouloir instruire le peuple de haut, au lieu d'essayer de le comprendre et de se faire enseigner par lui. Ces idéalistes s'imaginaient déjà régner parce que dans tous les pays, dans toutes les cours, dans tous les couvents, diocèses et universités, ils avaient des ministres, des ambassadeurs et des légats, qui leur annonçaient fièrement les succès que l'"eruditio" et l'"eloquentia" l'emportaient  [...]; en fait leur empire était presque tout en surface [...]. Lorsque des lettres de Pologne et de Bohême, de Hongrie et du Portugal lui apportaient chaque jour des nouvelles pleines d'enthousiasme, lorsque les rois, les empereurs et le pape se disputaient sa faveur, Erasme, enfemé dans son cabinet, pouvait se figurer à certains moments que l'empire de la Raison reposait déjà sur des bases solides et durables.
------> en Bohême au XIIIe s. [#] - XVe s. [#]  -  XIX e s. [#]

Mais ces épîtres en latin l'empêchaient de prêter attention à la rumeur de plus en plus grande qui montait des profondeurs insondables de la masse. C'est parce que le peuple n'était rien pour lui, c'est parce qu'il jugeait inélégant, indigne, de briguer l'appui populaire et d'entrer en rapport avec des gens ignorants, que l'humanisme n'exista pas pour le peuple et ne fut une réalité que pour les happy few; [...]

 * * *

Si les idées [de l'humanisme] étaient grandes, les hommes qui les proclamaient manquaient souvent d'envergure. [...] Leurs âmes à tous sont froides; ils sont bien intentionnés, honnêtes, mais ce sont des gens un peu vaniteux qui portent leurs noms latins comme des masques de carnaval; un pédantisme de professeur atténue chez eux l'éclat des idées les plus belles. Ils sont touchants ces petits disciples d'Erasme, avec leur naïveté pédagogique, ils ressemblent un peu à ces braves gens qu'on voit aujourd'hui encore se grouper en sociétés philanthropiques pour l'amélioration de la société, à ces théoriciens qui croient au progrès comme en une religion, à ces songe-creux qui, assis à leur table, [...] jettent sur le papier les thèmes d'une paix éternelle, tandis qu'autour d'eux les guerres se succèdent sans arrêt; et ce sont précisément ces mêmes empereurs, ces mêmes princes, qui applaudissent avec enthousiasme aux idées de concorde universelle, qui se liguent les uns contre les autres et mettent l'univers à feu et à sang. Vient-on de découvrir un nouveau manuscrit de Cicéron ? Voilà le clan des humanistes persuadé que la terre toute entière va tressaillir de joie [...]. Mais ils ne veulent pas savoir ce qui émeut l'homme de la rue, ce qui bouleverse l'âme des foules, et comme ils se confinent dans leurs bureaux, leurs paroles pleines de bonnes intentions restent sans réel écho. [...] Le sublime optimisme des humanistes ne pouvait croître ni se développer parce qu'il ne se trouvait personne parmi les pédagogues et les théoriciens de l'humanisme qui possédât une éloquence naturelle suffisamment forte pour se faire entendre du peuple. [...]

Bien que les humanistes aient commis la folie de croire les peuples déjà apaisés et unis sous le signe de l'esprit, ils méritent notre respect et notre reconnaissance. Le monde a toujours besoin d'hommes qui se refusent à admettre que l'histoire n'est qu'un morne et perpétuel recommencement, la répétition insipide d'une même pièce avec d'autres décors [...]. La Renaissance et l'humanisme ont créé un vrai moment de confiance en l'avenir de l'humanité; aimons donc ce temps et respectons son illusion, qui donna alors à notre race européenne l'assurance d'avoir dépassé toutes les époques antérieures et de représenter une humanité plus instruite, plus sage, plus haute que les Grecs et les Romains eux-mêmes. 
------> Italie 1400 naissance de la peinture [#]

La réalité semblait d'ailleurs donner raison à ces premiers prophètes de l'optimisme européen; ne se produisait-il pas en ces jours des merveilles qui dépassaient tout ce qu'on avait vu ? Un nouveau Zeuxis, un autre Apelle n'étaient-ils pas nés en Dürer et Léonard de Vinci, Michel-Ange n'était-il pas un nouveau Phidias ?
------> Le Moyen Age connaissait bien l'Antiquité [#][# 
------> oeuvres de Dürer [#][#]  - Léonard de Vinci [#] - Michel-Ange [#]

La science n'avait-elle pas découvert des lois nouvelles et claires qui réglaient la marche des astres et de la terre ? L'argent qui affluait des pays nouveaux ne créait-il pas d'incommensurables richesses, et et ces richesses un art nouveau ? N'était-elle pas magique cette invention de Gutenberg qui propageait dans le monde, en le multipliant à l'infini, le mot créateur et civilisateur ?
------> imprimerie [#] - femmes et filles d'imprimeurs  [#

Bientôt, se disaient avec joie Erasme et les siens, l'humanité, largement instruite et consciente de sa propre force, reconnaîtra sa mission morale, et, après s'être dépouillée à tout jamais de ce qu'il y a encore de bestial en elle, vivra dans la paix et la fraternité. Le mot d''Ulrich von Hutten : "C'est une joie de vivre !" retentit à travers le monde comme un clairon [...]
------> le portrait du patron de Hutten [#]

Mais [...] c'est l'incendie qui va détruire le monde idéal de l'humanisme. Semblable aux Germains envahisseurs de la Rome classique, Luther, homme d'action et fanatique, va déchaîner un mouvement populaire national d'une force irrésistible, faire irruption dans le royaume des humanistes et briser leurs rêves internationalistes.[...] la Réforme vient briser de son marteau de fer la dernière forme d'unité spirituelle de l'Europe : l'Ecclesia universalis.

[fin de citation]///////////////////////////////////////////////////////////////////////

 

  

L  I  E  N  S

 

L'AUTEUR : Stefan ZWEIG (1881-1942) http://www.alalettre.com/zweig.php

PERSONNAGES CITES :
APELLE, peintre de Cos au IVe s. avant J.-C. : https://fr.wikipedia.org/wiki/Apelle
http://agora.qc.ca/dossiers/Apelle
CICERON (106 - 43 avant J.-C.) orateur romain :
www.larousse.fr/encyclopedie/litterature/Cic%C3%A9ron/172435
Oeuvres de Cicéron en ligne : remacle.org/bloodwolf/orateurs/
DARWIN Georges, naturaliste britannique (1809-1882) : 
www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Charles_Darwin/115722

DÜRER Albrecht (1471-1528) :
http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/D%C3%BCrer/117469
ERASME DE ROTTERDAM (1467-1536) :
 classes.bnf.fr/dossitsm/b-erasme.htm
http://www.newadvent.org/cathen/05510b.htm

ULRICH VON HUTTEN (1488-1523) : http://www.universalis.fr/encyclopedie/ulrich-von-hutten/
LEONARD DE VINCI (1452-1519) :
http://www.settemuse.it/pittori_scultori_italiani/leonardo_da_vinci.htm
Martin LUTHER (1483-1546) :
 www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Luther/130722
(en anglais) www.newadvent.org/cathen/09438b.htm
MAXIMILIEN DE HABSBOURG (1459-1519), empereur germanique :
fr.wikipedia.org/wiki/Maximilien_Ier_du_Saint-Empire 
www.herodote.net/Bio/Maximilien_de_Habsbourg-biographie-TWF4aW1pbGllbiBkZSBIYWJzYm91cmc=.php

MELANCHTON (1497-1560) ami et collaborateur de Luther :
(en anglais) http://www.newadvent.org/cathen/10151a.htm
MICHEL-ANGE, Michelangelo BUONARROTI (1475-1564) :
www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Michelangelo_Buonarroti_dit_en_fran%C3%A7ais_Michel-Ange/133084
www.aparences.net/art-et-mecenat/les-fresquistes-florentins/michel-ange-a-rome-fresques-de-la-sixtine/
en anglais http://www.newadvent.org/cathen/03059b.htm
chapelle Sixtine www.settemuse.it/pittori_scultori_italiani/michelangelo_buonarroti.htm
MYCONIUS (1488-1552) - Oswald Geishüssler, réformateur suisse collaborateur de Zwingli : 
http://www.universalis.fr/encyclopedie/myconius/
PHIDIAS : http://agora.qc.ca/dossiers/Phidias
ZEUXIS (-464 à -398) peintre grec : http://www.universalis.fr/encyclopedie/zeuxis/
ZWINGLI
, Réformateur suisse de Zürich (1484-1531) : 
http://www.eretoile.org/Culture/ulrich-zwingli-1484-1531.html
(en anglais) http://www.newadvent.org/cathen/15772a.htm

FAITS & CONCEPTS :
chevalerie : http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/chevalerie/33215
(en anglais) http://www.newadvent.org/cathen/03691a.htm
Les humanistes :
Humanistes en général : 
www.aparences.net/art-et-mecenat/renaissance-et-vie-privee/la-renaissance-des-lettres/
www.bibliolettres.com/w/pages/page.php?id_page=148
www.larousse.fr/encyclopedie/divers/humanisme/58956
www.renaissance-france.org/rabelais/pages/humanistes.html

www.europahumanistica.org/?Les-ecoles-de-grec-a-Paris-au-XVe-siecle
en anglais http://www.newadvent.org/cathen/07538b.htm
La Réforme protestante : 
http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/la_R%C3%A9forme/140523
(en anglais) http://www.newadvent.org/cathen/03691a.htm
La Renaissance : 
www.larousse.fr/encyclopedie/divers/Renaissance/184289

LIEUX :
Musée de l'imprimerie à Lyon : www.imprimerie.lyon.fr/imprimerie/sections/fr/musee