Et voilà !!! L'idée du blog était venue, en particulier, pour rappeler le vrai usage de la faux aux temps des tarots anciens (la fenaison plutôt que la moisson [#]). J'avais à peu près abandonné l'espoir de découvrir un texte précis sur la faux en action ... et voilà qu'au hasard du butinage en bibliothèque, en plein milieu d'un roman autobiographique, un jeune homme m'arrive ; miracle, il tient vraiment la faux en main, il l'utilise vraiment, et même il sait l'aiguiser. Devenu écrivain, il sait témoigner des gestes, des sensations, des inspirations qui naissent dans cette fenaison harassante. En plus, pour ne rien gâcher, sa langue est belle.

carte de tarot XIII [#] - Objets & Outils [#]

Richard MILLET : Ma vie parmi les ombres, NRF, Gallimard 2003
[extrait p. 539] ///////////////////////////////////////////////////////////////////////

Jeanne n'avait reçu que ce qu'il fallait de conseils et d'exemples pour tenir une auberge de campagne à la clientèle modeste et connue, avec le concours de la seule famille, et s'appuyant sur une petite ferme, avec potager, basse-cour, quelques cochons nourris des reliefs de la table, quelques veaux aussi. [...] [Son mari] ne parvenait pas à maintenir le volet rural de l'affaire : les cochons disparurent très vite, dans les années cinquante, ne faisant d'ailleurs que suivre l'évolution du temps qui voyait abandonner le cochon gras, élevé si intensivement que je me souviens de foires où la place Lachaud de Treignac et celle de Villevaleix étaient couvertes d'une houle rosâtre et grognante; disparition due à de nouvelles habitudes alimentaires et à l'exode rural qui a entraîné l'abandon de la culture des pommes de terre dont on nourrissait ces bêtes, l'accroissement des bovins et des plantations de sapins.

Au début des années 70, disparurent nos vaches et avec elles les fenaisons harassantes, bien qu'on fût passé aux moto-faucheuses pour lesquelles j'aimais ouvrir à la faux dans les champs des passages qui me semblaient devoir déboucher non sur la tonte du pré mais sur un autre univers, puisque le mouvement de l'outil à quoi je pliais mon corps était pour moi quasi incantatoire, surtout quand on m'eut laissé le soin d'en marteler et d'en affûter la lame, me donnant un coffin de corne rempli d'eau où trempait la pierre qui avait la forme et le poli d'une hache en jadéite du néolithique; j'aimais par-dessus tout les moments où je relevais le dos et, posant l'extrémité de la faux sur le dessus de mon pied gauche, je passais deux doigts sur le fil de la lame pour la débarrasser de l'herbe avant d'y porter la pierre, en un geste d'abord lent, puis rapide et sûr, musical, que j'étais capable, tant je connaissais ma faux et la pierre, d'accomplir les yeux fermés; ce qui n'empêchait pas de redouter le jugement des hommes de Siom venus nous aider un jour où la moto-faucheuse était en révision aux Buiges et l'Allis-Chalmers en panne : on avait annoncé de l'orage et il fallait couper l'herbe du pré en pente qui s'étendait entre l'église et la route de la vallée. Je n'avais encore jamais fauché avec les autres; je craignais de ne pas m'y montrer sous mon meilleur jour. Je me rappelle le signal donné en patois [...], le répons des autres, chacun ayant trouvé ses marques sur le terrain, au bas du pré, et puis cette aspiration collective qui, d'ahan, devint litanie puis chant, et dans quoi réside peut-être une des origines de la musique.

Je me suis fondu dans ce souffle, ce rythme, ce chant, ce balancement millénaire par lequel je couchais l'herbe avec un bruit sec et profond au sein de l'odeur fraîche et forte qui me faisait aller non seulement vers le haut du pré mais rejoindre la lignée de ceux qui avaient fauché l'herbe sur cette terre ingrate avant d'être fauchés eux-mêmes.
------> la faux, symbole lié à la mort [#][#]
------> usage de la faux 
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------> balancement du chant
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Des grandes charrettes bleues auxquelles on attelait les bêtes avec un art dont, aujourd'hui encore, j'aime me remémorer les opérations (et particulièrement la forme, le poli et le poids du joug dont je ne fus pas peu fier de lier le licol aux cornes des vaches, comme si je devenais un homme), on était aussi passé aux tracteurs américains, tandis que le père Chave achetait le premier motoculteur qu'on ait vu à Siom, un appareil japonais de la marque Iseki, dont le nom prêtait à sourire tout comme celui des tronçonneuses Husqvana ou des pick-up Toyota, mais dont la présence sur ces hautes terres gardait, bien qu'on en vît l'utilité, quelque chose d'aussi incongru que la mosquée qui s'élève au-dessus du jardin des Plantes de Paris, ou que le raisin en plein mois de décembre, ou encore, offerts par ce prince de l'empire du Soleil-Levant qui avait visité le Limousin en 1864, les ginkgos qui se dressent toujours en bordure de la gare de Saint-Sulpice-Laurière.

[fin de citation] //////////////////////////////////////////////////////////////////////
Autres extraits de littérature française : poésie [#][#][#][#] -
Moyen Age [#
][#] - Renaissance [#] - Bossuet [#][#] - Voltaire [#] - XXe siècle [#][#]

 

L  I  E  N  S

L'AUTEUR DU TEXTE CITE : Richard MILLET, né en 1953, écrivain et éditeur
Site officiel : http://richardmillet.wixsite.com/siteofficiel
Entretien sur Ma vie parmi les ombres : http://www.parutions.com/pages/1-1-140-3787.html

LIEUX CITES :
Saint-Sulpice-Laurière (Haute-Vienne) :
http://ginkgo.dm.pagesperso-orange.fr/PhotoPersos/GbL/StSULPICE.htm
http://www.nature-lauriere.asso.fr/st-sulpice-gare-2.html
video : http://www.les-ecopedagogues.fr/ginkgo-biloba-de-st-sulpice-lauriere/

Treignac (Corrèze) : https://www.france-voyage.com/photos/treignac-4571.htm

Toy-Viam [Viam étant le nom du village qui inspire le "Siom" du roman]
http://www.cartesfrance.fr/carte-france-ville/photos_19268_Toy-Viam.html