Il y eut une époque où le voyageur devint un être anormal, un errant, plus ou moins vagabond, plus ou moins hors-la-loi.  Le médiéviste Jacques LE GOFF situe précisément ce changement au XIVe siècle. Le voyageur des tarots du XVIIe, le MAT à besace et bâton de marche, ne pouvait donc faire autrement que véhiculer une image douteuse. Son prédécesseur des tarots italiens du XVe s., lui, était un simple "fou" sans bagages.

 

Carte LE MAT [#] - Cartes de ROYS

 

Jacques LE GOFF : La Civilisation de l'Occident médiéval. Coll. Les Grandes civilisations,
ARTHAUD 1984 (éd. origin. 1977)
[extraits pp. 157-161]//////////////////////////////////////////////////////////////////

La MOBILITE des hommes du Moyen Age a été extrême, déconcertante.1718 tarot de François Heri - Soleure-Suisse

 

Elle s'explique. La propriété, comme réalité matérielle et psychologique, est presque inconnue du Moyen Age. Du paysan au seigneur, chaque individu, chaque famille, n'a que des droits plus ou moins étendus de possession provisoire, d'usufruit. Non seulement chacun a au-dessus de lui un maître ou un ayant-droit plus puissant qui peut, par violence, le priver de sa terre - tenure paysanne ou fief seigneurial - mais le droit lui-même reconnaît au seigneur la possibilité légitime d'enlever au serf ou au vassal son bien foncier, à condition de lui en concéder un autre équivalent, parfois très éloigné du premier.  Seigneurs normands passés en Angleterre, chevaliers allemands s'installant à l'Est, féodaux d'Ile-de-France conquérant un fief dans le Midi à la faveur de la croisade contre les Albigeois, ou en Espagne au rythme de la Reconquista, croisés de tous poils qui se taillent un domaine en Morée ou en Terre Sainte, tous s'expatrient aisément [...].
-------> expatriation poussée par le sort, cf. vie du Roi René et de sa fille [#]

 

[...] Individuelle ou collective, la MIGRATION PAYSANNE est un des grands phénomènes de la démographie et de la société médiévales.

Sur les routes, chevaliers, paysans rencontrent les clercs en voyage régulier ou en rupture de couvent - tout ce monde des moines gyrovagues contre qui conciles et synodes légifèrent en vain, les étudiants en marche vers les écoles et les universités célèbres - un poème du XIIe siècle ne dit-il pas que l'exil (terra aliena) est le partage obligatoire de l'écolier - les pèlerins, les vagabonds de toutes sortes.
-------> vagabonds faux ermites [#][#] - faux pèlerins à Paris  (1427) [#] - vagabond mais pas bateleur [#]

-------> pélerinages à Rome au Moyen Age roman [#]

Pour la plupart, non seulement aucun intérêt matériel ne les retient chez eux, mais l'esprit même de la religion chrétienne les pousse sur les routes. Sur cette terre d'exil, l'homme n'est qu'un pèlerin perpétuel, tel est l'enseignement de l'Eglise qui a à peine besoin de répéter la parole du Christ : "Laisse tout et suis-moi". Si nombreux sont ceux qui n'ont rien ou peu qu'ils partent aisément. Leur maigre bagage tient dans la besace du pèlerin, les moins pauvres ont quelques pièces, en ce temps de monnaie longtemps rare; les plus riches un coffret où ils serrent le plus clair de leur fortune, un petit nombre d'objets précieux.

Quand les voyageurs et les pèlerins s'encombreront de bagages - le sire de Joinville et son compagnon le comte de Sarrebrück partent en 1248 pour la croisade chargés de coffres que des charrettes amènent à Auxonne et que des bateaux transportent sur la Saône et le Rhône jusqu'à Arles - non seulement l'esprit de croisade, mais le goût du voyage dépériront, la société médiévale deviendra un peuple d'assis, et le Moyen Age, époque de marches et de chevauchées, sera bien près de finir, non que le bas Moyen Age ignore l'errance, mais à partir du XIVe siècle les errants sont des vagabonds, des maudits - auparavant ce sont des êtres normaux, tandis qu'ensuite les normaux ce sont les sédentaires.
------> citations des chroniques de Joinville dans le blog [#][#

 

Mais en attendant cette lassitude, tout un Moyen Age ITINERANT pullule et se retrouve à chaque instant dans l'iconographie. L'instrument, vite devenu symbolique, de ces errants, c'est le BATON, la canne en forme de tau sur laquelle cheminent, courbés, l'ermite, le pèlerin, le mendiant, le malade. Peuple inquiet que symbolisent encore les aveugles, tels ceux du fabliau : "Un jour, il advint que sur un chemin, près de Compiègne, s'en allaient trois aveugles, sans personne pour les conduire et leur montrer la route. Ils avaient tous trois une sébile de bois; ils étaient tous trois pauvrement vêtus. Ils suivaient ainsi le chemin de Senlis."  Peuple inquiétant dont l'Eglise, dont les moralistes se méfient.
-------> bâton de pèlerin et signe du tau [#] - bâton d'ermite [#]
------->
bâton de pèlerin : St Roch [#][#] - St Antoine [#]

 

Le PELERINAGE lui-même, qui couvre souvent le simple vagabondage, la vaine curiosité - forme médiévale du tourisme - est aisément suspect. Honorius Augustodonensis (Honoré d'Autun), dès le XIIe siècle, est enclin à le condamner, à le déconseiller :"Y a-t-il du mérite, demande le disciple de l'Elucidarium, à aller à Jérusalem ou à visiter d'autres lieux sacrés ?" Et le maître de répondre : "Mieux vaut donner aux pauvres l'argent qui servirait au voyage". Le seul pèlerinage qu'il admet, c'est celui qui a pour cause et objet la pénitence.
-------> autres citations d'Honorius : le Christ-Porte [#] - la roue de fortune [#]

Très tôt en effet, et c'est significatif, le pèlerinage n'est pas un acte de désir, mais un acte de PENITENCE. Il sanctionne tout péché grave, il est une punition, pas une récompense. Quant à ceux qui l'entreprennent "par curiosité ou gloriole", comme dit encore le maître de l'Elucidarium, "le seul profit qu'ils en retirent c'est d'avoir vu des sites agréables ou de beaux monuments, ou de recueillir la gloriole qu'ils désiraient". Les errants sont des malheureux et le tourisme une vanité. La pitoyable réalité du pèlerinage - sans aller jusqu'au cas tragique des croisés péris de faim en route ou massacrés par les Infidèles - c'est souvent l'histoire de ce pauvre homme que raconte La Légende Dorée.
"Vers l'an du Seigneur 1100, un Français se rendit à Saint-Jacques-de-Compostelle avec sa femme et ses fils, en partie pour fuir la contagion qui désolait son pays, en partie pour voir le tombeau du saint. Dans la ville de Pampelune, sa femme mourut, et leur hôte le dépouilla de tout son argent, lui prenant même la jument sur le dos de laquelle il conduisait ses enfants. Alors le pauvre père prit deux de ses enfants  sur ses épaules, et traîna les autres par la main. Un homme qui passait avec un âne eut pitié de lui et lui donna son âne, afin qu'il pût mettre ses enfants sur le dos de la bête. Arrivé à Saint-Jacques-de-Compostelle, le Français vit le saint qui lui demandait s'il le reconnaissait et qui lui dit : "Je suis l'apôtre Jacques. C'est moi qui t'ai donné un âne pour venir ici et qui te le donnerai de nouveau pour t'en retourner ..."
Mais combien de pèlerins sont restés sans même le secours de l'âne miraculeux.
-------> 1097 : Montagne d'ossements [#]

 

Ce ne sont pas, en effet, les épreuves, ni les OBSTACLES aux déplacements qui manquent. Sans doute la voie fluviale est, partout où il est possible, utilisée. Mais il reste bien des terres à franchir. Or le beau réseau des routes romaines a presque disparu, ruiné par les invasions, non entretenu, et d'ailleurs mal adapté aux besoins de la société médiévale. Pour ce peuple de piétons et de cavaliers, dont les transports se font surtout à dos de bêtes de somme ou sur des charrettes archaïques, et qui n'est pas pressé - qui se détourne volontiers pour éviter le château d'un chevalier pillard ou pour visiter au contraire un sanctuaire - la voie romaine, droite, pavée, route de soldats et de fonctionnaires, est sans grand intérêt. Il va le long des sentiers, des chemins, d'un réseau d'itinéraires divers qui divaguent entre quelques points fixes : villes de foire, routes de pèlerinage, pont, gué ou col.

Que d'obstacles à franchir :

  • la forêt avec ses périls et ses terreurs - sillonnée pourtant de pistes : Nicolette "suivant le vieux sentier dans le bois touffu arrive à une route où se croisent les sept chemins qui s'en vont par le pays" -
  • les bandits, chevalier ou vilains, embusqués au coin d'un bois ou sur le sommet d'un rocher - Joinville descendant le Rhône remarque "la roche de Glun, ce château que le roi avait fait abattre parce que le seigneur nommé Roger était accusé de dépouiller les pèlerins et les marchands"-,
  • les taxes innombrables levées sur les marchandises, mais parfois sur les simples voyageurs, aux ponts, aux cols, sur les rivières,
  • le mauvais état des routes où l'on s'embourbe si aisément que conduire un charroi de boeufs requiert la compétence d'un homme de métier. Un héros de chanson de  geste comme le Bertrand du Charroi de Nîmes, neveu de Guillaume d'Orange, se ridiculise quand il veut se déguiser en charretier.

 

La route médiévale est DESESPEREMENT LONGUE, LENTE.

Si l'on suit des voyageurs parmi les plus pressés, les marchands, on s'aperçoit que les étapes varient de 25 à 60 km par jour selon la nature du terrain. Il faut 2 semaines pour aller de Bologne à Avignon, 22 jours des foires de Champagne à Nîmes, 11 à 12 jours de Florence à Naples. Et pourtant la société médiévale bougeait constamment "par une sorte de mouvement brownien, à la fois perpétuel et inconstant", comme a dit Marc Bloch. Les hommes du Moyen Age évoluent presque tous entre ces deux dimensions : les horizons bornés de la clairière où ils vivent, les horizons lointains de la Chrétienté entière où chacun peut soudain s'en aller d'Angleterre à Saint-Jacques-de-Compostelle ou à Tolède, comme ces clercs anglais du XIIe siècle [...]; d'Aurillac à Reims, à Vich en Catalogne, à Ravenne et à Rome, comme Gerbert dès la fin du Xe siècle; de Flandre à Saint-Jean d'Acre, comme tant de croisés; des bords du Rhin à ceux de l'Oder ou de la Vistule, comme tant de colons allemands. Les seuls vrais aventuriers, aux yeux des chrétiens médiévaux, sont ceux qui franchissent les frontières de la chrétienté : missionnaires ou marchands qui abordent en Afrique, en Crimée, s'enfoncent en Asie.

Plus rapide est la route de mer. Quand les vents sont favorables, un navire peut faire jusqu'à 300 km en 24H. Mais les dangers sont ici encore plus grands que sur terre. La rapidité occasionnelle peut être compensée par des calmes désespérants, ou des vents et courants contraires. [...] Ces retards sont peu de chose encore si l'on pense aux pirates ou aux tempêtes. [...]
-------> 1431 : odyssée du futur pape Pie II Piccolomini [#]

Peu de clichés, mais lourds d'une réalité vivement ressentie, ont eu plus de succès au Moyen Age que celui de la nef dans la tempête. Aucun épisode ne revient plus régulièrement dans la vie de nombreux saints que celui d'une traversée, réelle ou symbolique, figurée sur tant de miniatures et de vitraux. Aucun miracle ne fut plus répandu que celui de l'intervention d'un saint qui apaise une tempête ou ressuscite un naufragé.

[fin de citation]//////////////////////////////////////////////////////////////////////
Même ouvrage, autres extraits : [ERMITE] Refuge absolu de l'idéal chrétien  [#] - [ERMITE] Le marin de saint Louis à Lampedusa [#] - [ROUE DE FORTUNE] un Mythe décourageant [#] - [PIERRE] Fréquence des incendies de charpente [#]

Sur la mobilité géographique et sociale, autre auteur : [#]

 

 

L  I  E  N  S



LIEUX CITES :
Ile de Lampedusa : fr.wikipedia.org/wiki/Lampedusa

PERSONNAGES CITES :

GERBERT D'AURILLAC (+ 1003) : www.newadvent.org/cathen/14371a.htm

HONORE D'AUTUN (Honorius Augustodonensis) :
article (1972) www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mefr_0223-5110_1972_num_84_2_2272 
bibliographie : www.arlima.net/eh/honorius_dautun.htmlwww.newadvent.org/cathen/07461a.htm
(en anglais)

JOINVILLE  (ca 1224-1317), sénéchal de Champagne, chroniqueur :
bio : www.larousse.fr/encyclopedie/litterature/Joinville/174288 
bio : fr.wikipedia.org/wiki/Jean_de_Joinville
bibliographie : www.arlima.net/il/jean_de_joinville.html

ILLUSTRATION :
tarot de François Heri, Soleure, Suisse, 1718
http://www.tarot-de-marseille-heritage.com/catalogue_heri1718.html