jacques_vieville_18_la_luneLe tarot VIEVILLE (ca 1650) présente une carte XVIII qui peine à faire reconnaître son thème iconographique habituel de LA LVNE. Sans l'arc sombre sous son visage, l'astre rayonnant et étincelant pourrait tout aussi bien être un soleil. Quant au personnage, il s'agit d'une FILEUSE de profil, avec sa QUENOUILLE. (voir ill. ci-contre)

Ce thème visuel peut utilement être comparé avec celui d'une carte bien plus ancienne (non numérotée). Cette carte appartient au feuillet de tarot bolonais du XVIe siècle, conservé à l'Ecole des Beaux-Arts à Paris : la FILEUSE y est présentée de face, enchapeautée, assise sur un muret, sous un soleil rayonnant. (voir ill. ci-dessous).

Les historiens de la vie quotidienne nous aident à nous remémorer la place tellement importante prise par le TRAVAIL du filage de la laine dans la vie quotidienne des femmes médiévales. Pendant de longs siècles, ce fut le moyen de survie par excellence des femmes pauvres ou seules. La fileuse, image de la patience solitaire, pourrait-on suggérer ...

 carte XVIII LA LVNE (sommaire) [#]
Objets & Outils (sommaire) [#]

 

Claudia OPITZ : Contraintes et libertés (1250-1500)
in Georges Duby et Michelle PERROT (direction) : Histoire des Femmes en Occident
Tome 2 : Le Moyen Age, dirigé par Christiane ZUBER-KLAPISCH, PLON 1990-1991
[extrait] /////////////////////////////////////////////////////////////////////////////

pp.318-319  Femmes seules : émancipation ou marginalisation ?

1portrai

Bien que les liens familiaux et la vie conjugale aient gagné en importance vers la fin du Moyen Age, le nombre des célibataires dans les villes restait considérable : ainsi, au début du XIVe siècle on ne trouvait parmi la population adulte que 32,8% d'habitants mariés à Bâle, 36,4% à Ypres, 38,7 % à Fribourg, et à Dresde un maximum de 50%; à la campagne, ce pourcentage était en général beaucoup plus élevé ; pendant la période des pestes, les proportions les plus fortes montèrent jusqu'à 55%.

Ce phénomène est surtout dû au fait qu'à la fin du Moyen Age les couvents ou les communautés de célibataires qui leur étaient comparables s'installaient de préférence dans les villes.

Maerten van HEEMSKERCK (1498-1574) 
Portrait d'Anna Codde, 1529
Rijksmuseum, Amsterdam 

Bien que, dans l'ensemble, les hommes célibataires - temporairement ou à vie - aient été plus nombreux que les femmes, le célibat temporaire par veuvage ou au cours de la période d'attente précédant le mariage, mais aussi le célibat définitif, pour celles qui se vouaient à la vie religieuse, constituaient une expérience vécue par de nombreuses femmes. Dans les villes qui offraient, surtout dans le centre de l'Europe et en Angleterre, des possibilités de travail aux femmes tant qu'elles étaient fortes, adroites, et aptes au travail, bon nombre d'entre elles vivaient seules. Elles survivaient grâce au petit commerce ou au travail journalier salarié, comme le fit Elisabeth de Thuringe; devenue veuve, elle décida, seule et de son propre chef, d'abandonner la vie de cour du château de Marbourg pour descendre s'établir dans la ville : elle se consacra au FILAGE DE LA LAINE, un travail grossier et, aux yeux de ses servantes, particulièrement mal payé.
-----> mode de vie souhaité par ste Elisabeth, cf. [#
 

Tarot bolonais, XVIe s              Tarot VIEVILLE, Paris ca 1650               
détail du feuillet                       carte XVIII
Ecole des beaux-Arts, Paris        Bibliothèque Nationale, Paris

SOLEIL-feuillet ENSBA Tarot bolonais XVIe sjacques_vieville_18_la_lune

Les travaux préparatoires et annexes de la production du textile constituaient le gagne-pain typique des femmes seules - on le voit par exemple dans le mot anglais spinster (fileuse) qui, aujourd'hui, signifie exlusivement "femme seule";

de fait, ces travaux n'étaient souvent soumis à aucune réglementation corporative et presque toutes les femmes possédaient les notions nécessaires pour les accomplir.

Certes, ces femmes étaient indépendantes sur le plan juridique et économique, mais leur situation sociale était la plupart du temps misérable.

Là où les hommes, mieux rémunérés, pouvaient survivre seuls du travail de leurs mains, les femmes seules et sans aide extérieure se retrouvaient très vite à la limite du minimum vital. Aussi beaucoup se tournaient-elles vers des "activités d'appoint" lucratives, comme le vol ou le recel.

Les mères qui avaient encore un ou plusieurs enfants à nourrir risquaient leur liberté et leur santé pour un peu de pain ou de grains. Nombre d'entre elles étaient arrêtées et citées devant les tribunaux urbains. Mais la détresse des femmes seules réduites à la pauvreté était si notoire que les juges usaient de clémence et prononçaient des peines légères pour ces "larcins".

Plus encore que le vol ou la mendicité, la prostitution et le péché de luxure guettaient les femmes seules vivant dans la pauvreté. L'opinion publique soupçonnait tout particulièrement - et parfois même persécutait - les servantes célibataires et les jeunes veuves pauvres et sans assistance. Vers le milieu du XIIIe siècle, le prédicateur populaire Humbert de Romans mettait en garde "les pauvres femmes de la ville" contre la sorcellerie, la crédulité et le goût des querelles - c'est-à-dire tous les "péchés" qui naissaient de l'existence misérable des plus pauvres; mais elles devaient spécialement se garder du péché de luxure, car misère et débauche sexuelle allaient de pair. 


Cependant, la propension des femmes pauvres à la "luxure" - disons plutôt : à la prostitution - n'était pas le seul produit des fantasmes nourris par la polémique malveillante que les clercs menaient contre les femmes; elle correspondait bel et bien à la sombre réalité sociale.

Dans les villes de la fin du Moyen Age, la prostitution se développa au point de devenir non seulement une source de revenus lucrative pour les "tenanciers de maison commune" et les officiers municipaux, mais aussi une technique élémentaire de survie pour les femmes pauvres - qui, la plupart du temps, étaient aussi des femmes seules. Distinguons à ce propos la "prostitution occasionnelle" des "filles secrètes" de la prostitution publique qui prenait place dans les "maisons de filles" ou "maisons communes" : aux XIV et XVe siècles, ce dernier type de prostitution devait servir les nombreux compagnons célibataires, comme le pensaient les édiles préoccupés par cette situation et qui connaissaient les rapports étroits entre pauvreté, prostitution et criminalité, mais aussi les difficultés des femmes obligées de se vendre dans les auberges ou dans la rue. Cependant, la très bonne protection dont elles bénéficiaient dans ces maisons contre ceux de leurs clients qui se montraient violents ou mauvais payeurs fut réduite à néant par les abus de pouvoir et la cupidité des "tenanciers" (Hurenwirt) que la ville employait pour surveiller les maisons communes, du moins en pays allemand, car en France beaucoup de maisons communes étaient organisées sur le modèle de la communauté conventuelle et dirigées par une "abbesse".

[fin de l'extrait] //////////////////////////////////////////////////////////////////////
Autres extraits du même ouvrage, même tome :
carte II LA PAPESSE : (du même auteur) [BEGUINES] Béguines et Mystiques au Moyen Age [#] 
carte XVII L'ETOILE : (de Jacques DALARUN) [MARIE-MADELEINE] Figure de l'âme au Moyen Age [#]

N.B. : On peut consulter un ouvrage très récent de l'historien Jacques ROSSIAUD sur la prostitution au Moyen Age.

 

L  I  E  N  S 

Critique détaillée de l'ouvrage dont est tiré cet extrait :
www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hom_0439-4216_1994_num_34_130_369750

PERSONNAGES CITES :
Ste Elisabeth de Thuringe (ou Hongrie) (1207-1231) : users.skynet.be/capucins-mons/sainte_elisabeth_de_hongrie.htm
Neuvaine de Sainte Elisabeth : imagessaintes.canalblog.com/archives/2010/07/25/18665888.html
Vénérable Humbert de Romans (ca 1200-1277) : nominis.cef.fr/contenus/saint/11011/Venerable-Humbert-de-Romans.html

ILLUSTRATIONS :
Carte LA LVNE du tarot de Jacques Viéville :  mavoyanceweb.com/tarots/jacques-vieville-18-la-lune.jpg
Maerten van HEEMSKERCK (1498-1574) : Portrait d'Anna Codde, 1529 
huile sur bois, 86 x 66 cm, 
Rijksmuseum, Amsterdam
http://www.wga.hu/frames-e.html?/html/h/heemsker/index.html