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Recherches personnelles [#]

Les premiers visuels correspondant à la carte "XIII" des tarots anciens présentent la mort sous l'apparence d'un squelette plus ou moins habillé, plus ou moins entouré de bandelettes. Ce squelette est souvent montré à cheval, dans une posture bien menaçante.

MORT_gd_format_Charls_VI_bnfTarot dit "de Charles VI"
Bologne fin XVe s.

Dans le tarot bolonais dit "de Charles VI" [#], daté de la fin du XVe siècle (voir ci-contre), ce squelette à cheval brandit un outil (ou une arme?) qui ressemble à une hallebarde ou à une faux.

Un peu plus tard... toujours en Italie du Nord ... à l'orée du XVIe siècle ... par exemple dans le feuillet non découpé dit "du Metropolitan", possiblement localisé à Ferrare (voir ci-dessous), la carte au squelette commence à être numérotée (XIII). Et surtout, l'outil porté en mains devient enfin très clairement ... une FAUX. Une faux, portée d'une manière inhabituelle par "la faucheuse", mais une faux tout-de-même !

 

Et c'est assez normal ! Les dates attribuées à ces images de tarot parmi les plus anciennes (fin XVe s.) concordent parfaitement avec le début de l'usage régulier de la  FAUX : les médiévistes datent cet usage, pour la France, du XVe siècle. (-----> cf. histoire de l'agriculture européenne)

 

Question pratique :

 

dans la vie quotidienne, à quoi servait précisément la FAUX, cet outil bien lourd à prendre en mains, si efficace pour couper les tiges quasiment au ras du sol ?

 

A l'époque des premiers tarots italiens (XVe siècle) ou français (XVIe siècle), la faux n'a guère servi à récolter froment ou seigle. Ce qui faisait l'essentiel des cultures, les "bleds" (le froment, et pour les deux tiers au moins, en France, le seigle ou le mélange de céréales appelé méteil, sans compter l'avoine pour les chevaux) était récolté ................................... A LA FAUCILLE.
-----> Dossier iconographique de la FAUCILLE [#]

Pourtant, la FAUX était bien plus productive que la faucille. Son usage aurait nécessité bien moins de personnel pour la moisson. Mais, à la fin du Moyen-Age et au début des temps modernes, la faux ne fut pas l'outil principal utilisé pour récolter les céréales, base principale de la nourriture des hommes.

 

 

Rosenwald Sheet (détail)    Metropolitan (Dick) Sheet (détail) Heures à l'usage de Châlons
Florence, 1500                      Ferrara, ca 1500                             1506

MORT_gravure_XVe_trionficommort du Rosenwald Sheet
FAUCILLE ET FAUX - 1506 Heures usage Chalons-BM Chalons BM ms 0337 f005
Ci-contre :
un des rares exemples de visuel comportant les deux outils, faux et faucille : une miniature figurant dans un livre d'Heures de 1506; (observer l'attitude physique du porteur de faux, tout pensif)

 

 

 

 

 

 

 

 

Il y eut même, carrément, des interdictions d'utiliser la faux : elle laissait trop peu de chaume derrière elle. Pas moyen de faire paître des animaux dans un champ de blé s'il a été fauché à la faux. De plus, pour ne pas laisser s'éparpiller et se perdre les grains trop mûrs, à la faux il fallait moissonner le blé plus tôt. -----> cf. ci-dessous

 

Heures à l'usage des Antonins, Savoie, 1450-1475
BM CLERMONTFERRAND Ms 0084
FAUCILLE-femme- Heures usage Antonins- BM Clermontferrand-ms0084-f007
A quoi la faux servit-elle, alors ?

La faux servit à la fenaison, c'est-à-dire au FAUCHAGE des prés naturels et prairies artificielles. La faux servit longtemps, surtout pour récolter le foin, la nourriture d'hiver pour les animaux de la ferme. (cf enluminure du mois de juin des Très riches Heures du Duc de Berry).
-----> Dossier iconographique du FAUCHAGE [#]  

Dans l'iconographie médiévale et Renaissance, la faux est le plus souvent utilisée sur un fond couleur vert prairie; son utilisateur, généralement masculin, est fréquemment entouré de porteurs de râteaux (hommes et femmes). En revanche, dans l'iconographie, la FAUCILLE est souvent maniée par des femmes (cf. exemple ci-contre).

L'usage de la FAUX pour moissonner les champs de blé ou de céréales se généralisa surtout au XVIIIe siècle.

 Juillet, la moisson - Bréviaire à l'usage de Macon :
2e moitié XVe s.BM de Macon, Ms 0103, f. 004
breviaire Macon faucille
La FAUCILLE fut donc, pendant des siècles, un outil bien plus couramment utilisé pour la moisson. A preuve, on voit constamment la faucille dans les enluminures de calendriers agricoles et de traités sur la vie paysanne au Moyen-Age ou à la Renaissance. 

Dans les bréviaires et les livres d'heures, le mois de juillet est constamment illustré par des images de moisson effectuée à la faucille. (cf. ci-contre le Bréviaire de Macon, 2e moitié du XVe s.)

Pourtant, la faucille ne figure jamais dans l'imagerie des tarots anciens.

Août, la fenaison

Breviaire Macon fenaison 2e moitié XVe sPourquoi le dessinateur d'une carte XIII aurait-il choisi spécialement la FAUX, alors ?

C'est le côté puissant, efficace, de la faux, qui est mis en avant dans l'image du tarot. Son caractère "RATIBOISEUR" qui ne laisse rien derrière elle.

L'élan avec lequel cet outil vous emporte, dans son mouvement tournant, remplace sans doute l'élan du cheval fougueux des toutes premières images.  A côté, l'usage de la faucille semble plus délicat, plus calme; hommes et femmes pouvaient tout aussi bien l'une que l'autre manier la faucille. L'usage de la FAUX était au contraire réservé aux "mâles bien musclés".
-----> Usage visuel symbolique de la faux [#]
-----> la faux dans l'allégorie du Temps [#

Un historien replace faux et faucille dans le contexte de la TRANSFORMATION du blé en pain :

Fernand BRAUDEL : L'identité de la France - "les hommes et les choses" tome 3 - Arthaud 1986
[extrait p. 137]//////////////////////////////////////////////////////////////////////

Avant d'être le pain sur la table des riches ou celle des pauvres, le blé doit subir dix opérations pour une. Il faut le battre avec le fléau ou le fouler aux pieds des bêtes, il faut assurer sa conservation, le transporter jusqu'aux marchés des bourgs et des villes, enfin le livrer aux moulins et l'écraser sous leurs meules. Il en ressort sous forme de farine, à utiliser rapidement car elle se conserve mal. Le boulanger la prend en charge, à moins que le pain ne se pétrisse et ne se cuise dans les maisons particulières, ou dans le four banal que le seigneur ou que le village possède en propre.

Chacune de ces opérations a ses exigences. Le grain n'est battu que lorsque les épis sont suffisamment secs. En Pologne et dans le Nord de l'Europe, il reste si humide après battage qu'il faut le dessécher au four.

En France, les pays septentrionaux laissent le blé sécher en meules dans les champs, ou à l'intérieur de vastes granges, capables d'accueillir à la fois le foin et les céréales en gerbes. Et c'est progressivement, au cours de l'hiver, que le battage au fléau s'y poursuit.

Si le blé est coupé à la faux, il a été moissonné AVANT SA MATURITE pour éviter l'égrenage qu'épargne la faucille. Il exigera, de ce fait, un séchage plus long encore et le battage en sera d'autant retardé.

Dans les pays méridionaux où le dépiquage aux pieds des bêtes est la règle, le blé peut se battre plus rapidement.

[fin de l'extrait]  //////////////////////////////////////////////////////////////////

L  I  E  N  S 

ILLUSTRATIONS :

Tarot dit de Charles VI fin XVe s., Bologne (selon Bibl. Nat.)  :   expositions.bnf.fr/renais/feuille/index4.htm
Feuillet Rosenwald (détail), Florence ca 1500 :   picasaweb.google.com/sq.ratatosk/RosenwaldSheet#
Feuillet Dick du Metropolitan, Ferrare ca 1500

Heures à l'usage de Châlons, 1506 Ms 0337 - www.enluminures.culture.fr
Heures à l'usage des Antonins, Savoie, 1450-1475 BM CLERMONTFERRAND Ms 0084 - www.enluminures.culture.fr
Bréviaire à l'usage de Macon : Juillet, la moisson et Août la Fenaison 2e moitié XVe s. 
BM de Macon, Ms 0103, f. 004 - www.enluminures.culture.fr