Pour nous parler du Mat, qui d'autre, à part ... un écrivain voyageur ? Voici Paul MORAND, fan de camping et de canoë tout autant que des paquebots transatlantiques et des hôtels de luxe. L'écrivain fait ici l'éloge du voyage désargenté - avec un ton parfois franchement suranné, compensé par des anecdotes savoureuses. Cela pourrait être l'éloge du Mat, ce voyageur bien décidé coûte que coûte à partir à l'aventure. Les anecdotes de Morand ont même un petit côté fou, disons hors normes. Appel du large, curiosité du monde, esprit de liberté, ingénuité et goût de l'aventure : le cocktail est bien celui de la carte du Mat ... et le contraire exact de tous ces Rois (ou Empereur) assis sur leur trône, de toutes ces figures féminines à jolies robes, de ces valets raides et immobiles ...

 Carte LE MAT/ LE FOV [#

 

Paul MORAND : Eloge du Repos, ARLEA février 1992 - éd. originale FLAMMARION 1937
[extrait pp. 61 sq.] /////////////////////////////////////////////////////////////////////

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Tarot de Jacques Viéville
carte du Mat
Paris ca 1650
(tradition bolognaise via la Savoie)
BnF

 

La première condition du voyageur, c'est d'être libre et éternellement disponible.

Quand le désir de partir résiste au manque d'argent, c'est la vocation. Rien n'est plus beau qu'une vocation réalisée [...]. Je n'ai pas pour l'Enfant Prodigue l'admiration que lui ont vouée les peintres et les écrivains. Il ne saurait nous apprendre à voyager sans billets de banque, car c'est un fils de famille. Voyez le costume de rasta qu'il porte dans le tableau de Murillo : monté sur un cheval marron et couvert d'un manteau pourpre, il tient à la main un chapeau à plumes et salue ses parents. L'Enfant Prodigue n'est qu'un bourgeois qui jette sa gourme. [tableau de 1660 ici]

Jadis on s'engageait comme mousse sur les navires à voiles. C'est là une carrière que le navire à vapeur est venu interrompre. A une époque où les passeports et les carnets de syndicats étaient sans rigueur, les aventuriers pauvres se rendaient à pied au prochain port où ils trouvaient un engagement et partaient voir du pays gratuitement. Ils étaient payés en pois cassés et en coups de cordages sur les reins; mais ils revenaient ayant beaucoup appris, connaissant l'extérieur des pays et l'intérieur des hommes. Ainsi se formèrent maints grands capitaines.

Ceux qui se fûssent inscrits sur le rôle d'un équipage de trois-mâts n'ont aujourd'hui d'autre recours que de s'étendre sur l'essieu d'un wagon ou de se cacher dans le charbon d'un tender. Ainsi traversent-ils l'Europe au mépris des douanes et des frontières. Ils arrivent à Paris et débarquent à contre-voie, noirs de poussière. Si la main du sergent de ville ne s'abat pas sur eux avant qu'ils soient débarbouillés, il trouveront peut-être une situation qui les rendra millionnaires. D'autres parviennent à se cacher en fond de cale; on les appelle des stowaways (faute d'un terme français) [...] L'attrait qu'exerce cette invitation au voyage qu'est un navire dans un port apparaît si puissant que chaque traversée transatlantique compte quelques-uns de ces vagabonds entêtés. [...]

Il n'y a pas si longtemps, deux jeunes gens d'Avignon avaient tenté de s'enfuir pour l'Afrique, sur une barque à voile, dérobée à Port-Vendres. Arrêtés et interrogés, ils déclarèrent qu'ils avaient voulu partir "chez les nègres" et comptaient atterrir en Guinée. Ils emportaient dix boîtes de sardines, des tablettes de chocolat et un vieux révolver d'ordonnance, tout rouillé; on frémit à voir tant de bonne volonté perdue dans une époque comme la nôtre. Les tempêtes, les cannibales, l'esclavage, fallait-il les redouter pour ces jeunes explorateurs ? Hélas non: le tragique c'est que rien ne leur serait arrivé dans nos mers sans pirates, surveillées par la T.S.F. et les projecteurs. Eussent-ils même atteint la terre d'Afrique, ils n'auraient pas davantage trouvé l'aventure; car chez les "sauvages", il y a des Blancs à grosses moustaches noires, des messieurs méridionaux, ceux-là mêmes, le casque colonial en plus, que croyaient fuir nos petits héros. Pour consoler ces trois garçons et stimuler une initiative trop rare chez un peuple ennemi d'autres horizons que les siens, je promis de leur payer un voyage en Guinée, quand ils seraient grands. [...]

Se perdre... Rêve des enfants, des amoureux, des mystiques, rêve inaccessible à ceux qui voyagent avec des billets de chemin de fer et des billets de banque. Une adresse, une simple adresse poste restante... and all the romance fades away! Changer de l'argent, c'est tomber victime d'un portier d'hôtel, avouer son identité à un banquier, vendre son nom à un interprète, c'est être obligé de légaliser sa signature chez le consul et de subir des invitations à déjeuner.

Orgueil de ne rien devoir qu'à soi-même. De n'être pas le jeune homme riche, muni de lettres de crédit, mais celui dont la personne constitue le seul capital... Au Moyen Age, dans les corporations, une vieille coutume dite du Tour de France obligeait les apprentis à partir, leur baluchon sur l'épaule, et louant leurs services d'étape en étape, à travers une bonne partie de l'Europe avant d'acquérir des droits à la maîtrise. Dubreuil, l'auteur de Standards, ce livre si remarqué, est un ouvrier français qui, élargissant cette tradition, parcourut ainsi les Etats-Unis. "La possession d'un métier, évcrit-il, se révéla pendant mon voyage plus efficace que la possession d'un carnet de chèques. Jamais je n'avais ressenti avec autant de fierté la force ouvrière et l'indépendance réelle du travailleur". Alors que les recommandations enferment le jeune bourgeois dans sa classe, la connaissance d'une technique met l'ouvrier en rapport avec des milliers d'êtres de toutes conditions.

Faire route sans argent, c'est éviter l'hôtel. L'hôtel, c'est l'assassinat du voyage. Heureux dénuement qui permet de loger chez l'habitant, sinon à la belle étoile, et de pénétrer partout, invisible. Certains pays européens, comme l'Espagne, sont si fermés à l'étranger de passage qu'il est impossible de les bien connaître si l'on habite à l'hôtel; ce qu'il faut y rechercher, c'est la casa de huespedes [...] la petite pension, véritable scène balzacienne [...] J'ai connu dans les boarding houses et dans les Pensionen une Angleterre et une Allemagne que je n'eusse jamais soupçonnées. [...] Ainsi les troubadours traversaient une Europe pour eux sans frontières; ils allaient, chantant d'un ton léger les sujets les plus graves, se moquant de la guerre et de la religion. [...]

1886 Parution de Kidnapped par Stevenson

A Oxford, il y a vingt ans, nous avions mis sur pied, entre étudiants, une expédition qui devait, par ses propres moyens, parcourir le Canada et les Etats-Unis; le programme je m'en souviens encore, comportait la représentation d'un vieux mystère anglais, Everyman, des récitations, des exhibitions d'animaux savants et de la prestidigitation; notre société s'appelait "Les Jongleurs", et avait pour chef le fils de l'amiral Freemantler : hélas, nous ne partîmes jamais ... Ainsi avait vécu Shelley, puis, à Fontainebleau, Stevenson. Si l'un et l'autre aimèrent et connurent, comme peu d'étrangers, la France et l'Italie, c'est qu'ils les parcoururent longuement à pied, à âne, en canoë. Stevenson entreprit son voyage des Cévennes avec une ânesse payée soixante-cinq francs et une bouteille d'eau-de-vie; il avait pour bagage "un bonnet de fourrure et une lampe à esprit-de-vin". Dans son canoë, l'Aréthuse, en 1876, il descend de Belgique en France, manque de se noyer et écrit le Voyage au fil de l'eau.
------> récits de voyages : 1e croisade [#] - Djerba [#] - Mont Athos [#] - Voltaire [#]

[fin de citation] ////////////////////////////////////////////////////////////////////////

 

 

L  I  E  N  S 

 

CONCEPTS CITES :
Le Fils Prodigue (parabole de l'Evangile selon St Luc) :
https://www.bible-service.net/extranet/current/pages/233.html
http://crdp.ac-paris.fr/parcours/fondateurs/index.php/category/le-fils-prodigue
les paraboles : http://www.newadvent.org/cathen/11460a.htm
le mystère "Everyman" (traduction-adaptation d'une pièce néerlandaise) : http://quarto.parisnanterre.fr/index.php?id=98

PERSONNAGES CITES :
DUBREUIL Hyacinthe : https://fr.wikipedia.org/wiki/Hyacinthe_Dubreuil
http://lesalonbeige.blogs.com/my_weblog/2015/02/hyacinthe-dubreuil-et-lorganisation-du-travail.html
MURILLO Esteban : http://www.rivagedeboheme.fr/pages/arts/peinture-17e-siecle/bartolome-esteban-murillo.html
SHELLEY (1792-1822) : http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Percy_Bysshe_Shelley/144129
STEVENSON Robert Louis (1850-1894) : http://www.larousse.fr/encyclopedie/litterature/Stevenson/177201
http://www.roman-daventures.com/auteurs/angleterre/stevenson/stevenson.htm

https://www.babelio.com/auteur/Robert-Louis-Stevenson/26214
Troubadours : http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/troubadour/99641
chansons du troubadour (texte occitan/anglais)  : www.trobar.org/troubadours/coms_de_peiteu/

LIEUX CITES :
itinéraire de Stevenson dans les Cévennes : http://www.gr70-stevenson.com/fr/chemin.htm
Cévennes : http://www.larousse.fr/encyclopedie/autre-region/les_C%C3%A9vennes/112448

ILLUSTRATIONS :

carte du tarot Viéville, Paris ca 1650, BnF
http://3.bp.blogspot.com/-SdYULL0XC3c/UD2O-IBd9eI/AAAAAAAAAYg/4snlEtxykMo/s1600/jacques-vieville-22-le-mat-le-fou.jpg

journal Young Folks Paper dans lequel parut le roman "Kidnapped" de R-L Stevenson le 1/5/1889 :
http://library.sc.edu/spcoll/britlit/rls/rls3.html