A en croire le fameux recueil "Délie, objet de plus haute vertu" (1544), il suffirait de trois dizains seulement pour décrire l'imagerie de la carte de tarot VI. On pourrait dire à peu près que, libre, l'Amoureux vivait "dans l'avril de son âge", le pauvret, tranquille et tout, quand soudain "l'enfant archer lui étonna l'âme". Le voilà totalement "asservi" aux beaux yeux d'une dame. Problème : il la fuit autant qu'il se sent attiré, ce qui lui vaut de "haïr son vain désir" ... Mais arrêtons là : pour recoloriser la carte aux couleurs de haute époque, rien n'égale la version originale des poèmes de Maurice Scève.

carte VI L'AMOUREUX [#]

Maurice SCEVE (ca 1501- ca 1560) : Poésies
précédé de  : Jean TORTEL L'amour unique de Maurice Scève, H-L MERMOD, Lausanne 1961
[extraits p. 48, 59, 60] ////////////////////////////////////////////////////////////////

                      Libre vivois en l'Avril de mon age,
                            De cure exempt soubz celle adolescence,
                            Ou l'oeil, encor mon expert de dommage,
                            Se vit surpris de la doulce presence,
                            Qui par sa haulte, & divine excellence
                            M'estonna l'Ame, & le sens tellement,
                            Que de ses yeulx l'archier tout bellement
                            Ma liberté luy a toute asservie :
                            Et des ce jour continuellement
                            En sa beaulté gist ma mort, & ma vie.

[...]                                         

                           Bien peindre sceut, qui feit Amour aveugle,
                           Ennfant, Archier, pasle, maigre, volage :
                           Car en tirant ses Amantz il aveugle,
                           Amollissant, comme enfantz, leur courage :
                           Pasles par cure [1], & maigre par grand rage :
                           Plus inconstans, que l'Automne, ou Printemps.

                                        Aussi, ô Dieu, en noz coeurs tu estens [2]
                            L'Amour par l'Or plaisant, chault, attractif,
                            Et par le Plomb tu nous rendz mal contentz,
                            Comme mol, froid, pesant, & retrainctif. 

[...]

                       Moins je la voy, certes plus je la hays :
                       Plus je la hays, & moins elle me fasche.
                       Plus je l'estime, & moins compte j'en fais :
                       Plus je la fuys, plus veulx, qu'elle me sache.
                                          En un moment deux divers traictz me lasche
                       Amour, & hayne, ennuy avec plaisir.
                                          Forte est l'amour, qui lors me vient saisir,
                       Quand hayne vient, & vengeance me crie :
                       Ainsi me faict hayr mon vain desir
                       Celle, pour qui mon coeur tousjours me prie.
                     

[1] cure : souci
[2] agrandir

[fin de citation] //////////////////////////////////////////////////////////////////////
Même ouvrage, autres extraits : La Lune et l'incertain des ténèbres [#] - de ta faulx dessaisie... [#]
Autres poètes cités dans le blog : Anonymes : Ballade de la Fortune (XIe s.) [#] - (XIIe s)
[#] - Agrippa d'AUBIGNE (1616) [#] - Jean Antoine de BAÏF [#] - CHASSIGNET [#] - VILLON [#] - Eustache DESCHAMPS [#] - DU BELLAY "Ce vieil enfant, aveugle archer, et nu" [#] - Victor HUGO [#] - VOLTAIRE (1740) [#]


L  I  E  N  S

 

L'AUTEUR DES POEMES : http://www.bacfrancais.com/bac_francais/biographie-maurice-sceve.php

FAITS & CONCEPTS :
La Renaissance lyonnaise :
https://www.lettres-et-arts.net/histoire-litteraire-moyen-age-16eme/renaissance-lyonnaise-heritages+23
Les mouvements littéraires :
https://www.etudes-litteraires.com/bac-francais/mouvements-litteraires.php