cartes de valets [#] - carte VI L'AMOVREVX [#]

Jean FAVIER : Le Bourgeois de Paris au Moyen Age, Texto coll. "Le Goût de l'Histoire", 2015
(c) Editions Taillandier  2012 et 2015, ISBN 979-10-210-0847-2
[Extrait pp. 340-342] //////////////////////////////////////////////////////////////////

texte précédent (l'apprentissage) ---> [#]

VALETS

Dodal valet de deniers - Lyon 1701-1715Tarot Dodal, Lyon 1701-1715

La fin de l'apprentissage n'assure nullement l'avenir. Dans une famille de bonne bourgeoisie, on parle alors de la maîtrise. Mais celle-ci suppose une capacité de temps et d'argent : le chef-d'oeuvre coûte, de même que la fête que doit donner le nouveau maître. Or bien des apprentis ne sont pas fils de bourgeois. Lorsque le prévôt de Paris place en apprentissage chez un cordonnier le fils d'un ivrogne, chez une fripière une fille de cinq ans abandonnée, chez un chapelier un garçon de huit ans né de parents inconnus, rien n'annonce une vie de bourgeois. L'apprentissage terminé, c'est une place de valet que cherchent ceux qui ne sauraient aspirer à la maîtrise de leur métier, car ils n'ont ni les moyens de réaliser un chef-d'oeuvre ni ceux de posséder leur boutique ou leur atelier.

Qu'on l'appelle valet ou compagnon, voire ménestrel, c'est l'ouvrier ou l'employé embauché sous contrat sans terme, salarié, normalement nourri et souvent logé. Certains sont loués à l'année et sont de même nourris et logés par le maître, d'autres sont embauchés à la journée. On le sait, l'embauche d'un valet se fait en [place de] Grève [vue en 1610 ici], et verbalement. Cela dit, les principaux justiciers ont chacun leur marché du travail. Les tisserands de Saint-Marcel louent leur valet à la semaine. C'est le samedi, au "laisser-oeuvre", qu'ils doivent dire au valet s'il est retenu. Sinon, le valet ira dès le lundi "en la place ordonnée". Bien des valets sont étrangers. Pour avoir une embauche, ils doivent prouver qu'ils ont fait chez eux un apprentissage complet.

Il est des valets dans tous les métiers, et on accole le nom de ce métier au mot "valet". Il est ainsi des valets bouchers comme des valets gantiers ou des valets queux. La considération qu'on leur accorde tient à la technicité du métier. Il va de soi qu'un valet orfèvre vaut mieux qu'un valet d'écurie qui est un palefrenier, ou un valet d'auberge qui est un serveur. Dès la fin du XIIIe siècle, le mot désigne aussi des domestiques. Le rôle de la taille de 1292 cite un "valet à servir". "Valet" est alors le pendant masculin de "servante" ou de "chambrière". Quoi qu'il en soit de ces différences, les valets ont une place dans la société. Certains valets ou chambrières, qui logent sans doute ailleurs que dans la soupente de leur maître, sont même contribuables à titre personnel.

Qu'ils aient ou non de logis chez leur maître, les valets sont nourris. Dans les petits ateliers et les petites boutiques, le ou les valets partagent le plus souvent les repas du maître et de sa famille. [...] Afin d'éviter les débordements, le statut des tisserands de Saint-Marcel fixe les heures des repas que prennent les valets. De Pâques à la Saint-Rémi, ils doivent "déjeuner à l'heure de prime de jour, dîner à heure de midi et manger à heure de none Notre-Dame de Paris", ce qui signifie bien trois repas. Mais les valets mangeront "sans partir de l'ouvroir et sans faire trop grande demeure", autrement dit sans aller se prmener et sans flâner à table. De la Saint-Rémi à Pâques, les jours sont courts, et il ne convient pas que l'on gaspille les heures de lumière. Le souper du soir est donc supprimé. Le statut ne dit rien des jours fériés. Bien entendu, tout cela concerne les valets que l'on pourrait dire professionnels, les compagnons de l'artisanat, non les domestiques.

 

Tarot Dodal valet de coupes Lyon 1701-1715Tarot Dodal (recolorisé) - Lyon 1701-1715

On sait peu de choses sur le vieux valet. Nous connaissons les jeunes, ceux qui font des jeunesses, s'amusent en bande, discutent la paie et les horaires, non ceux que la vie a habitués à leur condition et qui se contentent, pour divertissement, d'aller à la taverne sans s'agiter. Sans doute le valet demeure-t-il chez son maître tant qu'il fournit du travail. On ne voit pas que ledit maître s'encombre des impotents. Les secourir est alors l'affaire du métier, de la confrérie, de l'hospice.

Dans les métiers fortement réglementés, le valet a peu de chance de finir maître. Lorsque le marché est plus libre, quelques voies de promotion s'ouvrent, dont la première est le mariage avec la veuve du maître. Celle-ci y gagne de ne pas devoir fermer l'atelier. Faire appel au valet est le moyen le plus rapide d'assurer la continuité. On voit ainsi le valet bourreau Capeluche succéder dans l'urgence au bourreau maître Gieffroy.  On n'apprend pas du jour au lendemain l'art de décoller.

 

LA MAITRISE

Accéder à la maîtrise permet de s'établir à son compte. C'est l'ambition normale de l'apprenti de bonne famille. [...] C'est aussi l'ambition de bien des apprentis qui, au terme de leur apprentissage, en rêvent alors qu'ils n'ont que les moyens de s'embaucher comme valets. Les jurés des métiers ne manquent pas de déférer à la justice du roi, c'est-à-dire au Châtelet, les valets qui fraudent en travaillant en chambre à leur propre compte. Certains réussiront cependant à accéder à la maîtrise, mais souvent sur le tard. A bien des égards, la maîtrise confère un brevet de bourgeoisie.

Deux épreuves peuvent sanctionner cet adoubement bourgeois. Certains métiers usent des deux, d'autres se contentent d'une. La première est assez théorique, c'est l'examen. Devant les gardes jurés du métier, l'impétrant doit répondre à des questions qui touchent aussi bien les types de produits que les usages professionnels et les dispositions juridiques de gestion de l'entreprise et de gouvernement des collaborateurs.

L'épreuve la plus connue, c'est le chef-d'oeuvre, qui est une démonstration de savoir-faire autant que de capacités financières. Elle est évidemment le propre des métiers de l'artisanat, ceux où le jeune maître aura à fabriquer quelque chose. Les gardes jurés imposent le type d'objet à réaliser et fixent un délai pour un travail qui se fera sous surveillance en l'hôtel de l'un des jurés. Comme il s'agit de vérifier l'aptitude à répondre aux désirs de la clientèle, le chef-d'oeuvre n'a rien de la pièce d'exception qu'il sera souvent à l'époque moderne. Il est normalement de difficulté moyenne et de coût raisonnable. [...] Ce qu'on examine et sanctionne, c'est la qualité du travail. Mais d'un métier à l'autre les différences sont sensibles. Ainsi le métier des franges et rubans exige-t-il d'un candidat, en 14O4, qu'il réalise six pièces de haute valeur. [...]

Il se peut que le chef-d'oeuvre soit refusé. Le candidat malheureux a le droit d'en appeler au prévôt de Paris [...] Bien évidemment, le prévôt, ou plutôt le lieutenant civil n'a aucune compétence technique et ne peut que renvoyer l'affaire aux jurés de métier, dont on ne peut guère attendre qu'ils se déjugent. Le plus souvent, le candidat se contente de se présenter une nouvelle fois à l'épreuve. On voit même le lieutenant civil obliger le défaillant à se remettre au travail. [...]

L'auteur du chef-d'oeuvre rentre en partie dans ses frais quand il vend ensuite son ouvrage. Le plus souvent, cette rentrée d'argent allège le coût de son établissement, car il lui reste à "lever ouvroir", c'est-à-dire louer un atelier et recruter un compagnon.

repas de la confrérieRepas de la confrérie
Livre de la Confrérie Saint-Nicolas de Valenciennes
fin XVe s.
BM Valenciennes
Ms 0536 f. 009v
(C) IRHT-CNRS


Aux deux épreuves il convient d'ajouter les banquets que le nouveau maître doit offrir aux anciens. Le "past" est un festin, dont de bonnes pièces - viandes, gâteaux, vin - sont portées à quelques officiers royaux comme le prévôt de Paris ou le concierge du Parlement. Il est suivi, quelques jours plus tard, d'une collation dite "abuvrement". L'un et l'autre sont étalage de moyens financiers, mais aussi preuve de savoir-vivre dans la collégialité du métier.

Reste à "acheter le métier", autrement dit à acquérir du Roi les lettres patentes qui confèrent le droit de l'exercer. Cette vénalité se rencontre dès les XIIIe siècle dans une vingtaine de métiers. Encore le roi a-t-il déjà cédé la juridiction d'un métier sur deux à des officiers de son Hôtel, dès lors habilités à se faire ainsi payer par les maîtres leur droit de travailler. Ainsi les maréchaux-ferrants et les forgerons achètent-ils le leur au maréchal de l'écurie royale cependant que le panetier du roi vend aux boulangers leurs lettres de maîtrise, et que le chambrier de France partage avec le Roi et le chambellan le produit des maîtrises des gantiers et des ceinturiers. Au siècle suivant, la vénalité atteint la plupart des métiers, avec cette atténuation - assez fréquente - que les fils de maître y échappent et peuvent exercer dès les lendemains de l'acceptation de leur chef-d'oeuvre.
------> boulangers médiévaux [#]

Cela dit, l'achat des lettres ne ruine pas les aspirants à la maîtrise. Il en coûte 16 sous à un basanier, 5 sous à un maréchal-ferrant, 2 sous à un savetier. Et, comme toutes les redevances fixes et notamment comme pour les cens, le prix des lettres de maîtrise est affecté par l'inflation : entre le temps d'Etienne Boileau  et les années 1500, le profit du roi aura perdu les deux tiers de sa valeur réelle.

[fin de citation] //////////////////////////////////////////////////////////////////////
Même auteur :
Métiers (1) Valets [#] - Tout sur le pendu médiéval (carte XII Le Pendu) [#] - Les tavernes parisiennes au XVe siècle [#] - Le coup des deux pots de vin (carte XIV Tempérance) [#] - Les Quatre animaux (carte XXI) [#]

 

L  I  E  N  S

L'AUTEUR DU TEXTE :
Jean FAVIER (1932-2014), médiéviste, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres
http://www.aibl.fr/membres/academiciens-depuis-1663/article/favier-jean

DATES DES ANCIENNES FETES DEV SAINTS : http://www.odile-halbert.com/Vivre/Calendrier-Ancien.pdf

PERSONNAGES CITES :
Prévôt de Paris : http://www.cnrtl.fr/lexicographie/pr%C3%A9v%C3%B4t
valet en général : http://www.universalis.fr/encyclopedie/valet-varlet/
Etienne BOILEAU Prévôt des marchands (+1270) : www.universalis.fr/encyclopedie/boileau-boillesve/
"Le Livre des métiers" en accès direct : visualiseur.bnf.fr/Visualiseur?Destination=Gallica&O=NUMM-110190

LIEUX CITES :
Paris (organisation au Moyen Age) : http://classes.bnf.fr/ema/ville/paris/index4.htm
quartier du Faubourg Saint-Marcel : fr.wikipedia.org/wiki/Faubourg_Saint-Marcel_%28quartier_de_Paris%29
Bibliographie de Paris au Moyen Age : http://www.parismoyenage.fr/presentation.html
Paris (plan)
: http://paris-atlas-historique.fr/30.html

Place de Grève : http://www.cosmovisions.com/monuParisPlaceGreve.htm
en 1610 : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/0/00/Maisondeville.jpg/1280px-Maisondeville.jpg

Lettres patentes : http://www.cnrtl.fr/lexicographie/patente
http://portail.atilf.fr/cgi-bin/getobject_?a.67:148:103./var/artfla/encyclopedie/textdata/IMAGE/

Maîtrise : https://fr.wikipedia.org/wiki/Corporation_%28Ancien_R%C3%A9gime%29#Ma.C3.AEtrise
http://www.cnrtl.fr/lexicographie/ma%C3%AEtrise

ILLUSTRATION :
Cartes de valets du Tarot de Jean Dodal, Lyon 1701-1715 (version recolorisée)
http://a.trionfi.eu/WWPCM/decks08/d06284/d06284.htm