Pour ce qui est de décrire la naissance du sentiment amoureux, nul ne peut nier la précision et la délicatesse qu'y met un Marivaux. On peut même affirmer qu'il s'agit de sa spécialité. Plus connu sans doute aujourd'hui pour son théâtre, le grand écrivain entame l'écriture du roman "La vie de Marianne" au début du XVIIIe siècle. Apporterait-il des lueurs nouvelles à propos de la carte VI L'AMOVREVX ? A voir. Au moins il fait parler la jeune fille. Elle n'est point outrageusement coquette, pour l'époque. On est ici à Paris vers 1730, Dodal vient à peine d'éditer son tarot à Lyon ...

carte VI L'AMOUREUX [#]

MARIVAUX : La vie de Marianne, Beauval Editeur
[extrait pp. 67 sq.]////////////////////////////////////////////////////////////////////

Parmi les jeunes gens dont j'attirais les regards, il y en eut un que je distinguai moi-même, et sur qui mes yeux tombaient plus volontiers que les autres. J'aimais à le voir, sans me douter du plaisir que j'y trouvais; j'étais coquette pour les autres, et je ne l'étais pas pour lui; j'oubliais à lui plaire, et ne songeais qu'à le regarder. Apparemment que l'amour, la première fois qu'on en prend, commence avec cette bonne foi-là, et peut-être que la douceur d'aimer interrompt le soin d'être aimable.

Ce jeune homme, à son tour, m'examinait  d'une façon toute différente de celle des autres; elle était plus modeste, et pourtant plus attentive; il y avait quelque chose de plus sérieux qui se passait entre lui et moi. Les autres applaudissaient ouvertement à mes charmes, il me semblait que celui-ci les sentait; du moins je le soupçonnais quelquefois, mais si confusément, que je n'aurais pu dire ce que je pensais de lui, non plus que ce que je pensais de moi. Tout ce que je sais, c'est que ses regards m'embarrassaient, que j'hésitais de les lui rendre, et que je les lui rendais toujours, que je ne voulais pas qu'il me vît y répondre, et que je n'étais pas fâchée qu'il l'eût vu.

Enfin on sortit de l'église, et je me souviens que j'en sortis lentement, que je retardais mes pas; que je regrettais  la place que je quittais; et que je m'en allais avec un coeur à qui il manquait quelque chose, et qui ne savait pas ce que c'était. Je dis qu'il ne le savait pas; c'est peut-être trop dire, car, en m'en allant, je retournais souvent la tête pour revoir encore le jeune homme que je laissais derrière moi; mais je ne croyais pas me retourner pour lui. De son côté, il parlait à des personnes qui l'arrêtaient, et mes yeux rencontraient toujours les siens. La foule à la fin m'enveloppa et m'entraîna avec elle; je me retrouvai dans la rue, et je pris tristement le chemin de la maison. [...] J'étais si rêveuse, que je n'entendis pas le bruit d'un carrosse qui venait derrière moi, et qui allait me renverser, et dont le cocher s'enrouait à me crier : Gare !

Son dernier cri me tira de ma rêverie; mais le danger où je me vis m'étourdit si fort que je tombai en voulant fuir, et me blessai le pied en tombant. Les chevaux n'avaient plus qu'un pas à faire pour marcher sur moi : cela alarma tout le monde, on se mit à crier; mais celui qui cria le plus fut le maître de cet équipage, qui en sortit aussitôt, et qui vint à moi : j'étais encore à terre, d'où malgré mes efforts je n'avais pu me relever. On me releva pourtant, ou plutôt on m'enleva, car on vit bien qu'il m'était impossible de me soutenir. Mais jugez de mon étonnement, quand parmi ceux qui s'empressaient à me secourir, je reconnus le jeune homme que j'avais laissé à l'église.  [...]

Je ne vous dis pas comment il s'y prit, ni combien il parut touché de mon accident. A travers le chagrin qu'il en marqua, je démêlai pourtant que le sort ne l'avait pas tant désobligé en m'arrêtant. Prenez bien garde à mademoiselle, disait-il à ceux qui me tenaient [...] dans ce moment ce ne fut point à moi qu'il parla. Il me sembla qu'il s'en abstenait à cause de mon état et des circonstances, et qu'il ne se permettait d'être tendre que dans ses soins.

De mon côté, je parlai aux autres, et ne lui dis rien non plus; je n'osais même le regarder, ce qui faisait que j'en mourais d'envie : aussi le regardais-je, toujours en n'osant, et je ne sais ce que mes yeux lui dirent; mais les siens me firent une réponse si tendre qu'il fallait que les miens l'eussent méritée. Cela me fit rougir, et me remua le coeur qu'à peine m'aperçus-je de ce que je devenais.

Je n'ai de ma vie été aussi agitée. Je ne saurais vous définir ce que je sentais.

C'était un mélange de trouble, de plaisir et de peur; oui, de peur, car une fille qui en est là-dessus à son apprentissage ne sait point où tout cela la mène : ce sont des mouvements inconnus qui l'enveloppent, qui disposent d'elle, qu'elle ne possède point, qui la possèdent; et la nouveauté de cet état l'alarme. Il est vrai qu'elle y trouve du plaisir, mais c'est un plaisir fait comme un danger, sa pudeur en est même effrayée; il y a là quelque chose qui la menace, qui l'étourdit, et qui prend déjà sur elle.

On se demanderait volontiers dans ces instants-là : que vais-je devenir ? Car, en vérité, l'amour ne nous trompe point : dès qu'il se montre, il nous dit ce qu'il est, et de quoi il sera question; l'âme, avec lui, sent la présence d'un maître qui la flatte, mais avec une autorité déclarée qui ne la consulte pas, et qui lui laisse hardiment les soupçons de son esclavage futur.

Voilà ce qui m'a semblé de l'état où j'étais, et je pense aussi que c'est l'histoire de toutes les jeunes personnes de mon âge en pareil cas.

[fin de l'extrait] //////////////////////////////////////////////////////////////////////
Autres citations de littérature française (en prose) :
Marcel BRION, de l'Académie Française : Se cuirasser contre la peur [#] - Un Amoureux de 72 ans [#]
Paul GUTH : Villon [#] - Jacques LANZMANN : Entraînement à la fuite - carte Le Mat [#]
poésies françaises sur le thème de l'Amoureux : Du Bellay [#] - Maurice Scève (1544) [#][#]

L  I  E  N  S

Pierre DE MARIVAUX (1688-1763) : http://www.alalettre.com/marivaux.php
"La Vie de Marianne" : http://www.larousse.fr/encyclopedie/oeuvre/la_Vie_de_Marianne_ou_les_Aventures_de_la_comtesse_de%E2%80%A6/148830